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Dix heures. Il était dix heures à deux minutes près lorsque je serrai la main de Stéphane. Un mouchoir en papier dans sa main gauche son nez ressemblait plus à une patate qu’à autre chose.
- Fais attention Michel t’approche pas trop j’ai la crève !
- Sans blague, tiens, je suis à peine étonné mais ne t’inquiète pas mon système immunitaire est bien pourvu en anticorps de tous poils.
- Mes félicitations ! T’as tenu ton engagement, t’as réussi à te décroter de ton plumard une heure plus tôt, belle performance !
- T’as vu ça et regarde un peu la pupille comme elle est bien dilatée, on dirait que je suis habitué à cette horaire depuis des années n’est-ce pas ?
- De mon côté, avec ce que je tiens, j’ai failli déclarer forfait. Mais comme on est samedi, c’est la grosse journée, je ne peux pas me le permettre.
- J’espère que ça te servira de leçon ! Enfin aujourd’hui je te conseille de mettre deux cols roulés avant de jouer les grizzlis.
- C’est certain, à défaut d’être vacciné je suis calmé. Aujourd ‘hui j’ai prêvu la logistique lourde, de l’étanche, même aux odeurs, avec des manches jusqu’aux poignets - il me montra une polaire et une surchemise - mais aujourd’hui on va pas se fatiguer à réagencer les palettes jusqu’à la crève, on prendra au fur et à mesure, point barre.
- Maintenant que le mal est fait, je blaguai, avec la quantité à sortir à chaque convoi j’ai toujours opéré plus ou moins de la sorte !
- Ah bon ? dit Stéphane, dégoûté.
- Si un chef écoutait plus souvent ses subalternes…
Il eut un petit sourire en coin, et me lança : « aujourd’hui ça devrait être plus actif que les jours précédents » avant de retourner à sa calculatrice.
Sabrina aussi était déjà arrivée. Avec véhémence elle négociait avec une cliente qui tenait une glacière rouge à la main. Comparé aux deux précédents jours, il y avait sensiblement plus de gens dans les allées. Nous étions samedi et avant le repas de midi, l’arrivée des invités, c’était l’heure des derniers achats pour parfaire une table.
Jean-Paul aussi était de la partie. Je ne comprenais pas trop ce qu’il magouillait. Enfin si un réapprovisionneur réapprovisionnait, un régisseur devait forcément régir à ses heures ! Dans le cadre de l’opération « j’aime Trobon », cela consistait essentiellement à vérifier que les pancartes signalant l’opération étaient toutes bien droites et à gonfler quelques ballons publicitaires supplémentaires pour rendre l’endroit un peu plus attractif. Il le faisait bien. Très bien même. Je lui trouvais une certaine ressemblance avec mes faits et gestes tant il brassait l’air à la perfection.
- Bonjour Jean-Paul ! Alors aujourd’hui, c’est le jour du coup de bourre, m’a dit Stéphane ?
- Normalement ça devrait tourner un peu plus en effet, me répondit-il sur un air tu-ne-peux-pas-me-fiche-la-paix-ste-plaît
Avec Sabrina, on avait un peu tapé dans les glacières « régie » la veille. S’il devait y avoir de l’affluence aujourd’hui, ce qui restait à l’intérieur ne suffirait pas à absorder la demande. Alors je ne pus m’empêcher d’enchaîner :
- Dis donc, encore un truc, Jean-Paul, dans les glacières « régie » j’ai vu qu’il y avait des jouets, y’en a d’autres ou bien c’est tout ce qu’il y a ?
- Faut pas y toucher pour le moment, me répondit-il plutôt sèchement !
- Ah bon ! Pourquoi donc ?
Il se dirigea vers les fameuses glacières, inspecta l’intérieur, n’y trouva aucune anomalie à signaler puis il les ferma et les plaça sous un bac avant de déclarer avec fermeté et détermination :
- C’est pour cet après-midi au moment de la dégustation !
- Parce qu’il y a une dégustation , Ouh la la, vivement tout à l’heure alors !
- Dis-moi Michel, tu n’as pas autre chose à faire ?
Jean-Paul se retenait pour ne pas m’envoyer balader. Lui régisseur en train de parler avec le réapprovisionneur ! Il devait prendre ça pour du court-circuitage de hiérarchie. Sur son front y’avait presque indiqué en néon clignotant, dorénavant, si tu as quelque chose à me dire, va voir Stéphane qui me transmettra, à bon entendeur, lâche-moi les basques maintenant, tu vois pas que je suis occupé.
Gonfler des ballons et réajuster des pancartes, débordantes et astreingnantes occupations. Je conservais dans les poches de ma polaire le reliquat de camionnettes, de ballons et de porte-clés de la veille que je donnerais aux clients sous le manteau avant l’ouverture officielle de la dégustation car visiblement valait mieux pas qu’il sache qu’on avait pioché sans vergogne, j’en rigolais.
Sans insister davantage, je dirais « bonjour » au reste de la troupe du stand plus tard, bien que mon premier constat concluât à une quasi absence de marchandise à aller chercher. En véritable professionnel, le calepin à la main, j’accomplissais ma première ronde des bacs. L’œil de lynx aiguisé pour distinguer sans erreur les espaces vaccants à combler, je filai ensuite me changer les idées dans le frigo.
A peine cinq minutes plus tard, oeuvrant autour des bacs, je distinguai à travers mes lunettes embuées une nouvelle hôtesse qui s’approcha de moi.
- Bonjour, excuse-moi de te déranger, mais y’a toujours pas de rhum-raisin dans la réserve ?
- Bonjour, non, je n’ai toujours pas mis ni la main ni les yeux dessus. Pour l’instant le seul conseil que je peux te donner si tu veux du rhum-raisin, c’est de prendre du raisin, là, juste devant toi, au rayon fruits et d’aller chercher du rhum aux alcools, et tu auras du rhum-raisin ! mais dis moi, comment tu t’appelles ?
- Linda et toi ?
- Moi c’est Michel, euh, c’est tout ce qu’il te fallait ? Je ne sais pas où il se cache le rhum-raisin. On m’a affirmé mordicus qu’on avait été livré, au moins une vingtaine de barquettes. Même qu’hier Stéphane a frôlé la pneumonie pour les trouver ! Alors pour l’instant faudra faire sans…. Inutile de te désoler, Improvise, vante les mérites des autres barquettes, les vienetta, les sorbets…c’est dans les ruptures de stock d’un produit très demandé que l’on jauge les talents d’un commercial pour orienter le client vers un autre.
Elle rigola.
- Parce que tu crois que c’est facile de faire repartir un client venu pour du fromage de chèvre artisanal avec du Bombybel !! Comment veux-tu que l’on arrive à faire remplir une glacière aux clients ! Ils veulent tous du rhum-raisin !
- Je sais, le goût et les couleurs…mais pour l’instant Linda, y’a pas d’autre solution en attendant la prochaine expédition, qu’on a prévu de faire plus tard avec Stéphane. Pour le moment, on ne peut que patienter et proposer des variantes.
Elle était blonde et semblait aussi jeune que Sabrina. La taille plus fine et les yeux d’un turquoise qui laissait presque entre-apercevoir la barrière du récif coralien d’un atoll. Elle remplaçait Vanessa partie sur Montesson.
Sabrina, Vanessa et Linda, de nouvelles aspirations professionnelles venaient d’éclore dans mon esprit. Je n’étais plus le modeste, ridicule, insignifiant, méprisable réapprovisionneur en bas de l’échelle sociale. Je décidai de me lancer dans la réalisation de séries télévisées. Qu’on ne vienne pas me dire que le secteur était en crise. Avec les cachets astronomiques que touchaient les acteurs ! Le nombre de chaînes sur le satellite ! Fallait pas me prendre pour un demeuré !
Il devait quand même bien rester quelques mètres carrés à exploiter sur la plage, là-bas, en Californie, avec son quota d’inconscients tout bronzés à sauver de la noyade. Il y avait sûrement un manque d’agents secrets de pacotille quelque part. D’aventuriers pantouflards et pleurnichards. De flicaille en manque de zèle. Dans le Nevada. Le Wyoming. S’il le fallait, je ne cracherai pas sur la Floride. L’europe aussi, la Grande Bretagne comme la France. J’étais partant quelle que soit la destination, quel que soit le rôle, à l’exception peut-être de l’Allemagne.
Implicitement je sentais que les filles devaient être d’accord avec moi : rien ni personne ne devait avoir l’outrecuidance de fouler les plates-bandes de l’inspecteur Derrick. Même si en mon for intérieur je savais qu’un jour ou l’autre, nos chemins se croiseraient. Je redoutais cet instant. Derrick face à moi. Prêt à me refroidir. A bout portant ! Ooooh, mais je n’avais pas besoin de lui pour ça ! Je comptais sur Trobon qui me payait à prendre des bains de froid dans un frigo !
Avec Jean-Paul, le superviseur du stand, dans les parages, les quelques camions cachés dans mes poches atterrissaient dans les mains des enfants avec beaucoup de précaution, sans faire de vague. Je regardais le bambin, un chut du doigt devant ma bouche pendant qu’avec l’autre main je lui tendais le cadeau.
Est-ce que Jean-Paul aurait été capable d’en référer à Jacques ? Je préférais ne pas le savoir. Et puis admettons, Jacques lui aurait certainement rétorqué un truc du style je m’en balance pas mal de vos histoires de gadgets à distribuer à l’instant t plutôt qu’à l’instant z, lavez votre linge sale en famille ! Du moins fallait l’espérer parce que je n’avais pas besoin de me faire à nouveau remarquer.
Lors d’un voyage aux stocks, la liste remplie par des barquettes vanille, chocolat, des cornets fraise, des tiramisus, les rhum-raisin apparurent comme par enchantement. En fait, dans le frigo, depuis le début de la mission, ils étaient devant moi. Je les avais simplement confondus avec des barquettes vanille. Et pourtant, on avait cherché avec Stéphane ! Comme lorsque l’on ne trouve pas quelque chose qui crève les yeux, les rhum-raisin attendaient non sans une certaine impatience d’atterrir dans le chariot avant de finir dans des glacières.
J’arrivai le chariot plein, tout joyeux.
- Ça y est, les voilà, les rhum-raisin !
- Enfin ! c’est pas trop tôt, on va pouvoir travailler correctement, ironisa Sabrina.
- Zut, cinq minutes plus tôt je vendais une glacière, trop bête, s’écria Linda.
- Ne vous affolez pas trop dessus quand même, pensez à ce que je vous ai dit tout à l’heure à propos du bagout du commercial, parce que la quantité du stock est loin d’être mirobolante !
- Ils étaient où ? s’enquérit Stéphane.
- Tu ne vas pas me croire, juste devant nous, un vrai truc de fou, il m’a fallu terminer complètement une palette de vanille pour m’en rendre compte.
- C’est pas bon pour nous, parce que je viens d’avoir Antoine au téléphone, à Montesson ils dépotent grave, on est en train de se faire tailler un costard !
- Les costards tu sais ce que j’en pense, pour aller dans un frigo, c’est pas franchement l’idéal.
Stéphane me fit un rictus amical en coin et, téléphone et calculatrice en main, s’éloigna du stand afin d’être au calme.
C’était déjà le troisième jour et je commençais à faire le bilan de la mission. L’inactivité y tenait une place importante. Et dire que lorsque j’avais accepté le poste je pensais que cela me secouerait un peu les puces. Que cela me ferait réagir. Qu’une prise de conscience sérieuse et durable naitrait dans mon esprit et me permettrait de me comporter autrement face à ma recherche d’emploi. Quel crédule j’étais ! Si travailler était synonyme de se tourner les pouces comme tel était le cas pour moi en ce moment alors d’accord, j’étais prêt à m’investir pour trouver un boulot.
Et puis une nana avec un air de j’ai-pas-inventé-la-poudre-à-canon mais mon-grand-père-possède-le-brevet-du-fil-à-couper-le-beurre, se rapprocha des bacs et me donna envie de me distraire en tout bien tout honneur. En pleine transaction commerciale, Sabrina et Linda ne pouvaient pas s’en occuper. Son téléphone portable à l’oreille, la fille déambulait près des bacs. Tout en restant courtois, je l’interpellai d’un ton assuré et, je l’espèrais, dissuasif.
- Excusez-moi, Madame !…Madame ! S’il vous plaît ! je vous demanderais de ne pas trop vous approcher des bacs de glaces avec votre portable, si vous êtes en train de vous en servir, pour ne pas les esquinter, merci !
- Hein quoi ?! Esquinter quoi ?!
- Les glaces !
- Ah bon ?! Je ne savais pas ! je suis désolée ! Dit-elle troublée dans sa conversation.
Mon ton sec mais poli avait fait mouche. Non seulement elle n’avait pas trop mis en doute ma recommandation mais en plus elle s’était exécutée, les yeux écarquillés, presque une peur panique de poser un pied sur une mine antipersonnelle.
Tandis qu’à bonne distance elle poursuivait sa conversation, il me fallait élaborer promptement une raison pseudo scientifique et suffisamment valable qui expliquerait mon impérieuse requête, une bobardise. Elle et-patati-et-patata pendant au moins cinq minutes encore. L’idée germa lorsqu’elle raccrocha et s’approcha d’un air interrogateur. Sans attendre de question de sa part j’embrayai aimablement et posément avec mon argumentation
- Oui, les ondes actives issues de votre communication se propagent à l’extérieur du téléphone et viennent réchauffer la structure profonde de la molécule d’eau gelée de la glace en y tournoyant, c’est la raison pour laquelle je demande à la clientèle qui téléphone de se tenir à une dizaine de mètres des bacs !
- Mais dites-moi c’est nouveau ce phénomène ?! Parce que vous êtes la première personne qui m’en parle et pourtant il me semble que je l’ai déjà fait !
- Oui ! Des études scientifiques fraîchement publiées par d’éminents chercheurs le démontrent formellement.
Je n’avais pas trop préparé mon baratin, mon côté “sûr de moi” avait gagné sur son apparente naïveté. Le comique de sa réaction lorsque, sans broncher, elle s’éloigna, engendra un bonne petite crise de rire interne. Je voulais me distraire. Le résultat avait été bien au-dessus de mes espérances. Je lui fis le grand jeu. Elle ne se sentait pas dupée et repartait, contente d’avoir fait une affaire, une glacière jaune sous le bras.
- La prochaine fois je ferai attention, c’est promis !
- C’est dommage que vous n’ayez pas de gamin sinon je vous aurais donné un camion
- Il n’a pas voulu m’accompagner, les dessins animés…., il a préféré rester à la maison.
- Alors tenez.
Tout d’un coup de l’effervescence se développa devant le bac qui contenait les ruhm-raisin. Ça pullulait. Les clients fêtaient leur arrivée, comme d’autres le Beaujolais, alléchés qu’ils étaient par le goût unique de ces barquettes. Les prévisions de la calculatrice se vérifiaient et je devais bien me résigner à recouvrer ma casquette de réapprovisionneur presque à temps plein, presque une première. C’était fini de se prélasser à côté des bacs en créant des slogans publicitaires pour rameuter les badauds. Terminé aussi le jeu du « Trobon vous propose l’embarras du choix pour que vous puissiez remplir votre glacière offerte ».
La réorganisation des palettes n’était plus d’actualité. Sabrina et Linda carburaient avec les glacières malgré mes recommandations d’y aller mollo. J’oscillais sans relâche, tel un yoyo, lorsque émergea l’idée d’une occupation. D’un but très simple et d’un intérêt plus que limité pour ne pas dire idiot, il s’agissait de réaliser des chronos dans le frigo. De préparer la commande le plus vite possible et de tenter de sortir du frigo sans avoir une barrière de givre à gratter devant les yeux.
J’avais fait quelques repérages à vide pour me donner des ordres de grandeurs, ce qu’en formule 1 on appelle couramment des temps intermédiaires. Dépassé la minute, les carreaux étaient complétement recouverts et le temps de dégivrage assez long même en utilisant un mouchoir en papier. En fait, étant donné le delta entre la température du couloir et celle du frigo, même cinq secondes suffisaient à remplir les quelques centimètres carrés de mes verres. Certes, avec cinq secondes, la buée était plus volatile qu’avec une minute, mais cette durée ne me permettait pas de remplir le chariot.
Au cas où l’on me demanderait ce que je bricolais à me presser de la sorte entre l’intérieur et l’extérieur, j’avais déjà anticipé quelques possibles argumentation. Non, je n’ai pas froid, si je me grouille comme si y’a le feu, c’est parce que je joue à un jeu, euh…Non ! En fait, je viens d’être bipé par mon chef, je le rejoins au plus vite…ou encore c’est une couverture, je mène actuellement, en sous-marin, des études très sérieuses sur la vitesse d’évaporation de la buée sur deux carreaux de vingt-cinq centimètres carrés de surface chacun, dans un couloir de cent mètres de long et propulsant un chariot chargé d’une vingtaine de kilos de glace…Toute chose égale par ailleurs !
Une telle occupation m’éloignait des tâches basiques du réapprovisionneur. Mes plombs avaient certainement un peu grillé sous le poids du givre ?! Fondus sur la banquise. Une sorte de perte neuronale sans reprise ni échange. Bref, sur le moment je n’eus pas le temps de comprendre. C’était devenu plus fort que moi. Compulsif. Incoercible. Je devais faire au plus vite ! A ce moment-là, il n’y avait plus que l’absence de buée à la sortie du frigo qui comptait.
J’abandonnai le chariot à l’entrée du frigo et me hâtai vers les supposées palettes contenant les parfums notés sur la liste. La réalisation de meilleurs chronos m’obligea inévitablement à adopter des comportements peu délicats envers les emballages et les cartons de glaces. Le frigo s’était transformé en terrain multi-sports sur lequel je tentais des bras roulés, de longues passes tendues, de p’tits “drop” au ras des paquerettes, des coups de pied brossés… Toutes sortes de gestes me permettant de gagner du temps sur les déplacements jusqu’au chariot. Toutes les subtilités des sports de ballon fonctionnaient à l’exception des chandelles et des lobs qu’un plafond trop bas rendait dangereux sans le port d’un casque de sécurité. Un oubli fonctionnel évident de la part de l’architecte concepteur de ce lieu de stockage.
Quelle que soit ma performance dans le frigo, je surgissais dans la surface commerciale avec des lunettes embuées. Les causes étaient peut-être à rechercher dans le manque d’entraînement ? Autour de moi c’était le royaume de la lunette de soleil. Peu m’importait, je jouais la carte de la différence, des yeux laser, presque un androïde.
En me choisissant pour l’opération, le stand Trobon avait gagné une attraction de foire. Un gadget supplémentaire envisagé ni par Jean-Paul ni par l’équipe marketing en amont. Le réapprovisionneur aux yeux givrés goût vanille ou noix de coco ! Rien qu’en restant dans la surface commerciale, il était possible d’arriver à ce résultat simplement en déposant quelques instants les lunettes au fond d’un bac. Ça ne laissait personne indifférent. Il y avait ceux qui souriaient et les autres qui me fixaient puis s’éloignaient de moi d’un œil perplexe et un peu inquiet.
- Michel s’il te plaît, évite de trop effrayer la clientèle avec tes gamineries, t’es gentil, on n’est pas là pour ça, me réprimanda Sabrina que cela ne faisait plus rire.
- Parce que tu crois que je le fais exprès ? C’est quand même un peu de votre faute si je me retrouve dans cet état-là !
- T’as très bien compris ce que je voulais dire ! Ce n’est pas encore Halloween, rétorqua-t-elle.
- Y paraît que le résultat est positif sur les ventes, dixit la machine à calculer de Stéphane, blaguai-je.
- Parce que tu crois que je vais gober ça peut être ?
- Va demander à Stéphane…
- J’ai autre chose à faire figure-toi ! Et toi aussi il me semble, tu ne vois pas qu’il y a presque plus de rhum-raisin
- Comment tu veux que j’y vois ? répondis-je enlui montrant mes lunettes blanches
Une rapide adaptation m’avait fait me munir de mouchoirs en papier dès le premier jour puisqu’il n’était pas question que l’on m’accorde un chien pour me guider dans le couloir du dépôt.
- Dis donc Michel je peux t’en prendre un ? me demanda Stéphane.
- Bien sûr, mais va falloir y aller mollo, parce qu’à la vitesse où on les utilise…va bientôt y’avoir un aveugle et un morveux sur le stand.
- Au pire on ira en chercher un ou deux paquets dans le rayon « hygiène du corps » qu’on mettra sur le compte de l’opération, comme un oubli de la logistique !
Loin d’effrayer tout le monde, je provoquais un certain nombre de sourires curieux et d’amusements surpris. La carrière de réalisateur de séries télévisées laissait la place à une autre dans la série variété. Michel, l’homme aux lunettes blanches qui fait rire le Dimanche. Pffouff, la place était déjà prise à la télévision. Et puis on n’était que samedi.
Je décidais de faire une pause. Les chocs thermiques me chauffaient les oreilles. Je pris une glacière et me dirigeai vers une cliente.
- bonjour Madame, je vous vois tourner autour des barquettes, alors lesquelles va-t-on bien pouvoir choisir pour remplir cette superbe glacière que voilà ? dis-je tout enlui présentant le modèle rouge.
- Vous êtes gentil mais je ne vais pas aller jusqu’à la glacière. Deux boîtes de sorbets, un au citron vert et un autre au melon, me suffiront.
- Madame, vous êtes en train de passer à côté de la chance de votre vie de réussir vos prochaines vacances au bord de la mer avec toujours de l’eau fraîche à volonté.
- Tant pis pour moi, le moment venu, je m’en mordrai les doigts !
La dame mit les deux barquettes dans son caddie, me sourit et continua. Ça ne marchait pas à tous les coups. Fort heureusement pour moi d’ailleurs.
Fallait voir la glacière. Difficile de vanter les mérites de ce bout de chiffon censé conserver le froid. Le frais semblait plus proche de la vérité. Du toc. Rien que du toc. De l’arnaque c’était ce truc. Entre nous on disait vendre une glacière. Mais pour le client, il fallait dire offrir !
Mais qui était encore assez stupide pour être dupé par la piètre qualité de l’article ? Des moutons ? A ma connaissance, il n’y avait qu’eux pour essayer de suivre le chien qui leur court après. Des moutons à la mécanique évoluée, deux pédales sous les orteils, qui cherchaient d’arrache-pied à construire les androïdes de leurs rêves. Des moutons équipés de fours à micro-ondes infrarouges, de sèche-cheveux électriques en bakélite, de téléviseurs à cristaux liquides sur roulettes téléguidés, de tailles haies plus bruyants qu’un avion à réaction passant le mur du son, de nettoyeurs haute pression miniatures embarqués dans la roue de secours, de cinémas-à-la-maison dans toutes les pièces, de quoi devenir fou à lier pour mettre la main sur la bonne télécommande. Des moutons génétiquement sur le point d’être modifiés par un début de goinfrage aux OGM, des moutons obnubilés par une hypothétique cinquième patte afin d’être sûrs et certains de se casser la gueule en marchant.
Et dire que je participais à cette mascarade en connaissance de cause ! Je me dégoûtais. Des mensonges à tire-larigot qui entraînaient ma jauge d’estime de soi vers le zéro. Autour du stand l’agitation tomba. L’heure du repas pour tout le monde. La cadence des voyages vers le frigo ralentit. Je me retrouvais à nouveau submergé par le manque d’activité. Qu’est-ce que je donnerais pour pouvoir dévorer La planète tranquillement comme au premier jour. Peut-être que Stéphane ne serait pas contre. Je ne sais pas pourquoi mais je n’osais pas lui demander. Mon retard de la veille me freinait encore dans mon élan. Fallait que j’ose. J’avais rien à perdre. Un oui, c’était le paradis, un non, n’en parlons plus. Croisant la silhouette de Jean-Paul j’abandonnais ce projet et me laissais plonger dans l’oisiveté la plus totale.
J’en avais marre de rien faire. Même si j’étais payé pour le faire. Et puis je ne souhaitais plus m’investir dans des discours de charlatan de farwest. Je jouais la comédie à tant de crédules. Je décidai séance tenante d’arrêter de suggérer aux curieux les vertus légendaires et indécentes de la glacière Trobon, cet objet promotionnel de bas étage, pour me consacrer, à l’insu de Jean-Paul, à la joie des enfants en distribuant des camions, des ballons et des porte-clés.
Aujourd’hui Sabrina semblait plus préoccupée à écouler le stock de glacières qu’à venir me réchauffer l’avant bras déjà brûlant sous la polaire. Elle se contentait lorsqu’elle le pouvait de discuter avec Linda. La consigne devait être la même pour tout le monde : plus de glacière d’ici ce soir ! Plus facile à dire qu’à faire lorsqu’il n’y avait pas un péquin à proximité du stand. On n’allait quand même pas les tirer par le colback pour qu’ils s’intéressent un peu, se passionnent pour les goûts succulents des multiples variétés de la gamme Trobon.
Fallait bien se rendre à l’évidence. La distribution des jouets était une activité reposante, trop même. L’avantage de mon rôle était que personne ne pouvait véritablement me forcer à faire de la vente. A partir du moment où aucun bac n’était à pourvoir, j’avais presque quartier libre. Je me la coulais douce. Parce que j’avais le droit. Quel luxe !
Ma solidarité, mon empathie pour le reste de l’équipe et ma lutte contre l’ennui me faisaient le plus souvent me retrouver une glacière à la main en plein prosélytisme commercial. Je poussais la chansonnette pour briser la glace et prouver mon existence.
- Allez allez Messieurs Dames, profitez-en, allez allez, y’en aura pas pour tout le monde, repartez avec votre glacière pour l’achat de cinq produits parmi l’ensemble de la gamme ! Les glaces Trobon, les glaces qui ne font pas prendre de kilo !
Cet argument fantoche plut à un gugus qui s’approcha.
- Vous êtes sûr de ce que vous annoncez là ?
- Certain monsieur, aussi sûr que je vous vois en ce moment
- Ouais comme certitude c’est pas très scientifique quand même ?
- Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Que des études effectuées chez une population de chimpanzés adultes tendent à montrer que…
- Tout ça c’est du charabia, je connais bien le truc, je suis moi aussi vendeur en automobile, c’est des trucs de marketing vieux comme le monde, on dit que les nouveaux modèles ont des motorisations plus performantes parce qu’on a simplement changé la carrosserie, et le pire c’est que ça fonctionne plutôt bien !
- Ouais, c’est vrai, mais bon, pour les glaces, je vous cacherai pas que si vous vous engloutissez un pot tous les soirs sur votre canapé devant la télévision…
- Arrêtez votre topo, je suis pas un idiot, vous cherchez pas une voiture en ce moment ?
- Ça dépend du nombre de glacière que vous êtes prêt à mettre dans votre caddie !
- Donnez m’en une rouge avec un assortiment de bâtonnets s’il vous plaît !
- Citron, vanille, chocolat, caramel noix de pécan et noisettes chocolat noir
- Parfait !
- Même pas une petite barquette de rien du tout ?
- Non, ça va aller, merci, j’ai déjà trop abusé
- Bon je vous donne quand même un ballon !
- Tenez, voici ma carte !
- Sans regret, au revoir, et attention à la ligne, tout à l’heure je plaisantais !
Satisfait de ma prestation et de la vente qui en découla, sans aucune raison valable, j’eus envie d’ennuyer Sabrina. Elle tenait une glacière et patiemment attendait que la cliente la remplisse avec cinq produits. Comme un caddie son golfeur, elle suivait cette dernière autour des bacs avec un air, bon tu te magnes, tu commences à m’exaspérer avec tes « ah ça c’est bon », « oh et puis ça aussi » « oh mais c’est pas vraiment raisonnable ». Je m’approchai.
- Ne l’écoutez pas, Madame. Elle vous donnerait son T-shirt en prime pour que vous repartiez avec une glacière ! C’est la seule chose qui l’intéresse.
- Hein ? Comment ? Quoi ? balbutia la cliente en me dévisageant.
- Mais tu veux bien arrêter, Michel, s’il te plaît ! protesta Sabrina les yeux grands ouverts.
Et la cliente d’ajouter :
- Mais qu’est-ce qu’il lui prend ?! Vous le connaissez ?
- Ben, euh, oui, un peu, c’est notre réapprovisionneur.
- Et alors ? qu’est-ce qu’il fait là ? C’est malin, je sais plus où j’en étais, vous pouvez me montrer ce que j’ai déjà mis dans la glacière s’il vous plaît ?
- Bien sûr Madame, mais ne l’écoutez pas, il ne tourne pas très rond
C’était de bonne guerre, loin d’être un coup de catapulte, je la titillais à ma manière. Nullement vidincatif, les rôles changeaient. Redoutant le coup de balai tel un retour de boomerang, je m’évanouissais aussi vite que j’étais apparu, je sentais que le vase allait déborder.
Marguerite-des-pommes-de-terre était toujours fidèle à son poste pour m’accueillir et discuter un brin.
- Salut Marguerite !
- Alors Monsieur Trobon, on ne s’ennuie pas trop ?
- Est-ce que j’en donne l’air ? Chez Trobon y’a jamais le temps de faire dodo ! lui répondis-je en blaguant. On est une grande marque !
- En effet, je vois ça, pour venir discuter sur mon stand c’est que vous ne croulez pas sous les commandes, le contraire serait étonnant !
- Et toi et tes pommes de terre de Noirmoutier, est-ce qu’elles sont toujours aussi bonnes qu’hier ?
- Penses tu, à force de les chanter, je suis certaine qu’elles sont meilleures
- Meilleures qu’un cornet praliné amandes grillées ?
- Meilleures que n’importe quel produit contenu dans tes bacs !
- Ah ouais ?
- Et ouais !!
- Et je pourrais savoir qu’est-ce qui te fait dire ça ?
- Parce que moi je fais dans le naturel, sans OGM, sans colorants, sans graisse animale.
- Bon, tu me donneras ton avis tout à l’heure quand on commencera la dégustation !
- Je me tiens à ta disposition…elle sourit.
Je revenais près du stand. J’étais le seul à m’ennuyer. Je poursuivais dans la distribution des cadeaux. Offrant un camion par-ci, un porte-clés par-là, sans distinction, aussi bien aux filles qu’aux garçons, je vidai les poches de ma polaire de tous ces joujoux marketing pour les remplir à nouveau avec les sourires reçus en échange.
J’avais déjà eu l’occasion de le constater lors des deux premiers jours, mais aujourd’hui, samedi, c’était encore plus flagrant : la clientèle autour des bacs était exclusivement féminine. J’en cherchai la raison parmi la collection d’hypothèses tarabiscotées qui s’agitaient dans mon ciboulot.
Etait-ce parce que les maris s’occupaient de préférence des articles liquides sur la liste des courses ? Ou bien qu’ils concentraient leur temps à faire du sport ou à bricoler durant son week-end ? Que l’homme ne fréquentait pas les bacs de glace ? M’est avis que l’homme préférait être renseigné par les hôtesses ! Existait-il des résultats d’expériences qui démontraient statistiquement que la femme avait un penchant plus prononcé pour les sucreries ?
Je conjecturais sans vraiment pouvoir démontrer quoi que ce soit. Le temps passait ainsi plus vite qu’à simplement attendre que les bacs se vident. L’observation était de mise. Sans pousser la chose jusqu’à fournir un travail universitaire, cette absence significative de mâle était relativement troublante.
La somme de mes constatations laissait apparaître qu’ils venaient le plus souvent en douce, derrière le dos de leur femme. Un coup d’oeil sur la droite, un autre sur la gauche. Personne ne les avait repérés. Sauf moi qui était payé pour ça ! Et hop, c’était une barquette de rhum-raisin ou de chocolat qui disparaissait en catimini pour atterrir cinq secondes plus tard dans leur caddie. Pour eux, il était impensable de faire des vagues sur le stand afin d’en repartir avec une glacière. Trop voyant ! Je fermais les yeux sur ces manières de chenapans en culotte courte.
Et j’entendais avec amusement des couples converser.
- C’est toi qui as déposé les glaces dans le caddie ?
- Euh, oui pourquoi ?
- Parce qu’elle est pas marquée sur la liste que j’ai écrite ce matin avant de partir ?
- Un peu de glace, juste histoire de, ça ne pourrait pas nous faire de mal ?
- Hum, je ne sais pas si c’est vraiment raisonnable ? Et en plus tu as pris du rhum-raisin.
- Habituellement tu aimes ?
- Oui, bien sûr, j’aime ça, la question n’est pas là, mais tu aurais quand même pu avoir la délicatesse de me demander d’abord mon avis avant de te précipiter sur la barquette de ton choix !
La suite de la chamaillerie s’évanouissait dans le chahut de la surface marchande tandis que le couple poursuivait en direction des caisses. L’homme l’avait joué profil bas et la barquette de rhum-raisin était restée dans le caddie en dépit des brimades. Ca me distrayait et me donnait du cœur à l’ouvrage pour poursuivre dans mes élans de chansonnier.
- Allez Madame, avant de passer à la caisse, une minuscule petite glacière de rien du tout pour cet été, une glacière qui garde vos produits bien au frais, il faut en profiter, il n’en reste plus beaucoup !
- Ne me dites pas que vous me la donnez gratuitement ? Qu’est ce qu’il faut que je prenne pour l’avoir ?
- Presque rien, seulement cinq minuscules barquettes de un litre chacune, autant dire une babiole !
- Cinq barquettes ! Vous appelez ça une babiole ? Non, attendez, ça va faire trop, vous ne vous rendez pas compte, déjà que je rentre tout juste dans mon maillot !
- C’est sûr que si vous les dévorez toutes en une soirée… le risque est grand en effet.
- Pour vous faire plaisir je vais quand même en prendre deux.
La force de vente, de persuasion, celle de déclencher du besoin, de l’envie et du désir. Le nombre de produits vendus. La différence, le challenge, la compétition par rapport aux autres lieux où se tenait l’opération. Tout cela devait passer bien avant la santé et la ligne des clients. Stéphane, sa calculatrice greffée dans la main, m’apprenait qu’on passait pour des débutants à côté de Montesson.
- Peut être qu’à Montesson les gens sont plus gourmands ? C’est vrai quoi, faut toujours placer les performances sur des domaines tangibles et palpables. Qu’est-ce qu’on en sait ? Où sont les études là-dessus ?
- Donne-moi un mouchoir au lieu de t’énerver…
- Je reste calme je veux simplement te faire réaliser que notre performance n’est pas forcément à mettre en cause. Y’a les partisans du dessert et ceux du fromage. Peut-être qu’à Plaisir les gens se rallient sous la deuxième bannière ?!
- Ouais, je n’avais pas vu la chose comme ça. Y’a vraiment que toi Michel pour me pondre des raisonnements aussi décalés. Toujours est-il que la calculatrice…
- Ouais donne-la-moi ta calculatrice, je vais lui retirer les piles et tu vas revenir au boulier ancestral. Seulement après tu pourras nous traiter de débutants !
Les « montessonnais » pulvérisaient tous les pronostics établis. Comme je les plaignais ; ils ne devaient pas avoir une seconde à eux pour laisser libre cours à leur imagination, harcelés sans répit par des légions de gourmandes. Les pauvres ! Qu’est-ce qu’on était bien tout compte fait à Plaisir ! Loin du flux tendu et du seuil de rupture, on pouvait aisément se détendre pendant cinq minutes entre deux clients, sans culpabiliser pour un quelconque report de charge de travail sur un collègue, sans s’angoisser dans la crainte d’une réprimande d’un supérieur lui aussi à l’arrêt forcé. L’activité avait ça de bon que l’on ne voyait pas le temps passer. Sur ce point on pouvait envier l’équipe de Montesson. Il n’y a rien de plus pénible que de se poser sans cesse la même question : qu’est-ce que je pourrais bien faire ? Au début ça semble très satisfaisant comme situation mais très vite ça agace. Ce sentiment de vide occupationnel fait déprimer pour ne pas dire régresser. Enfin, le principal était peut-être de relativiser sur son sort et de se dire qu’au moins on était payé. Après tout c’était bien le principal. Le reste n’était pas de notre ressort, ni les aléas de la vente avec tout ce que cela comporte comme inconnue. Lorsque les clients seront payés pour acheter on aura plus de travail.
En prévision de partir au frigo je mettais de l’ordre dans les bacs des bâtonnets lorsque sur ma gauche je captai un gémissement.
- Oh non chéri, viens voir, dis-moi que je ne rêve pas !!!
- Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a mon bébé ? s’informa son mari, et d’ajouter après avoir regardé là où pointait la main gauche de sa femme, oh ben oui, quelle aubaine !
- Bonjour, je peux savoir ce qui vous fait jubiler de la sorte s’il vous plaît ? demandai-je d’un air curieux. Qu’on s’excite comme ça devant des glaces me dépassait un peu.
- Des bâtonnets au citron, me dit la femme en sautillant, on n’en trouve pas partout, c’est même plutôt rare, quelle aubaine !
- C’est l’occasion de faire le plein ! blaguai-je pour la motiver, conscient d’alimenter dans le sens du poil la société de consommation.
- Plutôt deux fois qu’une !
Elle commença à prendre des deux mains des boîtes de bâtonnets comme une affamée. Je lui dis,
- Attendez, ne vous précipitez pas dessus comme ça, si vous en prenez minimum cinq, Trobon vous offre une glacière qui empêchera les bâtonnets d’arriver chez vous tout décongelés !
- Ah, c’est gentil, ben, on va au moins en prendre cinq alors. Elle se tourna vers son mari qui acquiesca par un : « si tu veux ma chérie ».
- Quelle couleur pour la glacière ? Rouge, grise ou jaune ? Le jaune est salissant paraît-il.
- Alors donnez-nous une grise.Hein, le gris ça te va ?
- Oui c’est parfait ma chérie.
Tandis que j’allais leur chercher le superbe cadeau de pacotille, sûrement pour pas se les faire chiper juste sous les yeux, elle plaça dans son caddie les cinq boîtes de bâtonnets citron. A mon retour, transvasant les boîtes dans la glacière, elle s’aperçut qu’il y avait la place pour en ajouter une sixième. Elle alla la prendre aussitôt et se tourna vers son mari docile et patient qui n’avait pas bougé depuis le début, pour lui demander :
- Si j’en prends une septième est-ce que tu en mangeras avec moi dans la voiture après le passage à la caisse ?
Il effectua un timide mouvement de gauche à droite par deux fois et j’enchaînai :
- Si tous les clients étaient comme vous y’a longtemps que l’on serait au chômage technique pour absence de stock ! Bonne journée, au revoir !
Quand les affaires fonctionnent, le moral suit et les états d’âme s’enfuient, se dissipent, s’évaporent comme par magie. Je ressortis mon bloc, attendant que d’autres clients se promenant viennent goûter à ma rhétotique. Il fallait des bâtonnets caramel, des bâtonnets citron, et quelques barquettes framboise, fraise et poire. Je continuais mon tour des bacs lorsqu’une dame m’interpella.
- Bonjour monsieur, je viens pour prendre une glacière.
- Vous savez qu’il vous faut la remplir avec cinq produits ?
- Oui, bien sûr, jeudi j’en ai pris une grise.
- Et vous revenez aujourd’hui ?!
- Vous devez pensez que je suis très gourmande mais en fait ce n’est pas le cas, aujourd’hui je viens pour ma fille, elle a vu la glacière et la trouve très jolie, alors comme je ne souhaite pas qu’elle me chipe la mienne.
- Je comprends parfaitement.
Elle sortit son téléphone portable à proximité des bacs et appella sa fille sans que je lui fasse la moindre remarque. Parfois il m’arrivait de garder mon sérieux. La crédule de tout à l’heure n’était plus dans les parages pour réclamer des explications sur cette différence de considération.
- Allo mon bébé, c’est moi, c’est maman. On est devant les glaces avec papa, dis moi ce que tu veux que je te prenne ?
Je ne savais pas trop ce que sa fille lui disait mais je m’inquiétais déjà du retour des parents au bercail avec une glacière qui ne serait pas de la couleur désirée alors je lui conseillai en professionnel qui sait de quoi il parle.
- Demandez-lui pour la couleur de sa glacière.
- Ah oui ! Merci monsieur ! me répondit-elle avec gratitude avant d’enchaîner avec sa fille. Dis moi bébé, de quelle couleur tu veux ta glacière ?
On fit le tour des bacs. Elle plaçait les glaces au fur et à mesure que sa fille lui disait, Amandes, coupes tiramisu, sorbet fraise, cornets citron et cornets chocolat. L’affaire était dans la glacière rouge. Des clients idéaux qui savaient ce qu’ils voulaient.
Stéphane vint me trouver.
- Tu veux un mouchoir, anticipai-je
- Non, ça va aller Michel, si tu veux, tu peux lancer les dégustations
Le pauvre Stéphane, lui aussi s’ennuyait pas mal entre deux calculs. Il me refilait une nouvelle occupation. J’étais preneur. Sur mon contrat il était stipulé noir sur blanc que le signataire était engagé pour l’exécution d’une tâche déterminée, précise et temporaire : réapprovisionnement en glaces des meubles froids lors de l’opération “j’aime Trobon”. Depuis le début de la mission, j’avais enfilé d’autres casquettes, celle de commercial, celle de père noël et on me demandait à présent de revêtir celle de pourvoyeur en sucrerie ? Pourquoi pas, ça me ferait une ligne supplémentaire sur mon curriculum vitae.
La dégustation à l’heure du déjeuner, stratégicopérationnellement parlant c’était une bonne idée.
- Qu’est-ce que je dois présenter aux clients ?
- Tu verras dans le frigo y’a des cartons spéciaux sur une de nos palettes. Ils contiennent des minis cornets et d’autres trucs du même style.
- Y’a pas des minis barquettes de prévu ?
- Peut être je sais plus, regarde, si tu en vois tu les mets sinon…
- …j’ouvre des grandes et je vais chercher des grandes cuillères au rayon vaisselle
- Non, arrête, déconne pas avec ça Michel, Jean-Paul n’approuverait pas une telle logistique, joue pas avec ma carrière s’il te plaît !
- Bon d’accord, je vais faire un effort de concentration, mais c’est bien parce que tu veux passer chef !
Stéphane souria. Il s’approcha de Linda et ils partirent déjeuner.
A nouveau je tenais la boutique à l’heure du repas en compagnie de Sabrina.
- Stéphane m’a donné le feu vert pour que l’on se régale avec les échantillons de dégustation !
Sabrina ne me répondit pas, elle ne semblait vraiment pas convaincue.
- Tu me racontes du flan. Pourquoi il t’aurait dit ça à toi et pas à moi, qui suis censée pourtant être en première ligne de vente avec la clientèle ?
- Du flan, du flan, et pourquoi pas de la brioche ! On fait dans la glace il me semble. Je sais que selon les propos de Jean-Paul, ma place est dans le frigo et pas ailleurs, mais Stéphane estime sûrement le contraire. Je respecte uniquement les recommandations que l’on me prescrit, pas celles issues du domaine du ressenti. Ne te tracasse pas, s’il se passe quoi que ce soit, je le prendrais sur mon compte, ok ? C’est moi qui t’ai dit…
- Attends, tu me prends pour une gamine, je serai là pour assumer ma part de responsabilité dans l’affaire s’il y a un pépin, fais-moi confiance !
- Bon, c’est parfait, la fine équipe en somme. D’après toi, c’est lesquels les minis qui servent à la dégustation ?
- ?! Moi ce n’est pas les minis qui m’intéressent…
Elle me montra les cornets caramel et enchaîna.
- C’est ceux-là que je veux mais on peut pas les mettre en dégustation, c’est trop dommage !
- Cet été sur la plage tu diras plutôt que tu as eu de la chance de pas pouvoir en déguster de ceux-là, lui murmurai-je d’un clin d’œil.
On ne pouvait faire déguster que les formats mini. Mini cornet, mini bâtonnet, les caramel & noisettes et les coupes. Ça faisait déjà pas mal de choix mais on était toutefois loin de l’ensemble de la gamme. Y’avait tous les parfuns des barquettes qui ne seraient à la disposition des clients que lorsqu’ils seraient vautrés sur leur divan devant la télévision.
Des cartons spéciaux sur une palette. Ouais, dans ce frigo, mis à part les cartons qu’à présent je connaissais bien, il n’y avait que ça, des cartons spéciaux ! Tellement de marques différentes de surgelés associées au bazar ambiant et tout relatif que engendré par mon jeu ne m’aidaient pas dans leurs découvertes. Mes yeux étaient tellement fatigués par les multiples chocs thermiques dont ils avaient fait les frais qu’il m’était impossible de mettre la main sur la palette de dégustation. Pour gagner du temps, de retour dans la surface commerciale, on décida de déclarer article de dégustation tout ce qui était mini trop amoché pour que les clients les achètent, du recyclage de paquet en somme.
Alex, le poissonnier, inaugura la dégustation. Sans tout le toutim d’une cérémonie officielle, je lui lançai.
- Alors Alex, qu’est-ce que tu fabriques ? Dépêche toi ! Ca va fondre !
- Je ne peux pas, j’ai les dorades à installer ! me répondit-il avec les yeux qui brillaient.
On n’était pas soumis au même rythme de travail. J’avais à peine dix mètres à faire pour lui apporter ce qu’il voulait alors je lui demandais.
- Bon, vas-y, dis-moi ce que tu veux ?
- N’importe quoi, ce que tu veux.
Je lui tendis deux minis cornets vanille. Il s’en munit avec dextérité et retourna à sa clientèle. Après avoir pris un bâtonnet aux fruits rouges je rejoignis Sabrina qui avait une mini cornet caramel en main. On essayait de faire envie à la clientèle. Du raccolage marketing en somme.
- une petite coupe chocolat après votre déjeuner Madame ? Vraiment vous êtes sûre ? hum, hum, vous ne savez pas ce que vous loupez !
- Monsieur, un mini cornet vanille avant le café ?
Parmi ceux qui acceptaient de prendre cinq minutes, y’avait les “non merci” d’un air de dire, « vous avez vu ma ligne, est-ce que j’ai une tête à manger de la glace ? »
Y’avait aussi les timides “plus tard peut-être” et pourtant bien tentés. Parfois on gagnait la partie en insistant. D’autres fois non ! Toute la panoplie des réponses y passait. Les “avec plaisir, merci”, les “pourquoi pas”, les “je t’ai même pas vu ». Il y avait aussi des bus entiers de personnes méfiantes. Elles flairaient comme une entourloupe. J’étais au frais, certes, mais ça ne faisait pas de moi un repris de justice. Bien accrochées à leur caddie à un euro, elles cogitaient : « si je prends une glace, je vais être piégée et contrainte d’accepter quelque chose que je vais devoir payer ». Je devais être en face d’une nouvelle pathologie issue de la mode marketing des cadeaux à tire-larigot.
- Bonjour, vous n’avez pas des minis rhum-raisin ?
- Non, du moins pas dans ce magasin
- Dans ce cas je veux bien goûter un mini cornet café.
Je proposais tout sauf les bâtonnets aux fruits rouges, ils étaient trop bons et le stock était limité. Ça ne m’avait pas empêché de tenter des expériences transcendantales avec la coupe tiramisu et le bâtonnet chocolat blanc. Les minutes passaient. Les emballages vides s’accumulaient. Et l’idée que je ne mettais pas toutes les chances de mon côté pour faire le “cheapandale” sur la plage cet été se métamorphosait insidieusement en vérité.
Jean-Paul arriva. Je l’avais oublié celui-là. Le régisseur de l’opération. Il devait sortir de table. M’est avis qu’il avait dû se contenter d’un plat principal sachant pertinement qu’il trouverait la dégustation comme dessert pour satisfaire ses papilles. Il scruta le bâtonnet aux fruits rouges dans ma main et me lança.
- Ils ne sont pas en dégustation ceux-là, où est-ce que tu l’as trouvé ?
- Ici, l’emballage de la boîte était défectueux, pas assez clinquant pour le client, tu vois ce que je veux dire ! ils sont excellents !
Il en prit un. La vitesse avec laquelle il ouvrit l’emballage me laissa penser qu’il les appréciait également tout particulièrement.
Jean-Paul se tourna vers Sabrina qui chercha à camoufler son mini cornet caramel, et dit :
- Bon, ça marche mieux qu’hier alors ? les glacières partent avec tout cet attirail ?
- Elles fondent comme neige au soleil, affirma Sabrina
- Tant mieux ! répondit-il soulagé.
Même si, effectivement, on avait liquidé plus de boîtes et de barquettes aujourd’hui, on devait encore être loin des pronostics de la précise et formelle calculette de Stéphane.
- Bonne continuation, je me sauve sur Montesson, ne vous inquiétez pas, Stéphane arrive dans quelques minutes, il en était à son café !
On lui fit au revoir de la main qui tenait notre sucrerie en nous retenant pour ne pas nous tordre de rire.
- Je sais pas pour toi, mais moi, je suis un peu gavée, me dit Sabrina en jetant un batonnet en bois dans la poubelle
- Moi aussi, ces cochonneries, ça a le goût de reviens-y jusqu’au moment où ça écoeure et dire que je suis même pas encore parti déjeuner !
- J’ai l’impression que je vais exploser !
- Les dents du bas qui baignent, ce n’est pas le moment idéal pour te remettre à la promotion de la glacière, tu risques de trop postillonner !
Linda et Stéphane apparurent
Je leur dis à tous.
Avant de partir Stéphane m’avait demandé si je voulais faire carrière chez Trobon. Je l’avais regardé amusé par cette proposition. Finalement ma prestation n’était donc pas si mauvaise que ça. Seulement je ne me voyais pas arpenter les allées de tous les hypermarchés de la région comme je ne me voyais pas me geler les fesses dans leurs entrailles. Brefs, pendant trois jours j’avais joué le jeu du réapprovisionneur plutôt coopératif et cela me suffisait bien. Quelles étaient les perspectives d’évolution d’un réapprovisionneur, le plafond de verre du larbin numéro un ? Régisseur ? Non merci, ça ne m’intéressait pas.
Tandis que je regagnais le confort de mon canapé beaucoup de questions se bousculaient dans mon esprit. J’avais envie de bouger, de m’activer, d’accomplir, de créer, de façonner, d’être en somme. Là, sur mon canapé, je n’existais pas, pour personne. Je survivais tant bien que mal, un livre à la main sans rien attendre du lendemain. Mon avenir. Incertain. Certainement. Je ne pouvais plus continuer de cette façon. Cette mission m’avait définitivement changé. J’étais vacciné contre l’ennui, la paresse, la flemmardise. Je voulais m’occuper, gagner ma vie sans me tourner les pouces à longueur de journée, être productif en vrai. Il me fallait une situation, maintenant.
Dans quel secteur d’activité pouvais-je bien chercher ? Qui voudrait prendre dans son équipe un ancien fainéant repenti ? Comment faire pour combler le trou béant dans mon curriculum vitae sans que cela ne paraisse louche ? Devrais-je à nouveau me faire accompagner par une quelconque association dans la construction de mon projet professionnel ?
Et puis les archivistes débarquèrent par centaine.
J’archive
Tu archives si tu veux
Il archivera encore un peu
Elle archive surtout quand il pleut
Nous archivons quand le ciel est bleu
Vous archivez beaucoup mieux
Ils archivent entre eux
Et le téléphone sonna…
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