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La porte s’ouvrit. La lumière s’alluma.
- Allez bou-bou, debout, il est dix heures ! Active toi, aujourd’hui tu travailles !
Me sortit ma mère en guise de bonjour.
À demi conscient, je regardai mon radio réveil. Il indiquait tout juste neuf heures quarante cinq.
- D’accord, c’est bon, je vais me lever, mais éteins la lumière maintenant, j’ai pas encore entendu la sonnerie, laisse-moi tranquille ! Que je lui répondis un peu énervé.
Elle s’inquiétait que son fiston arrive en retard. C’était touchant d’affection maternelle et de bienveillance, certes, mais à la limite de la vexation quand même. Mon manque de responsabilité m’obligeait-il à être constamment surveillé et interpelé les moments venus ?
Elle s’inquiétait pour mon avenir. Elle souhaitait que je réussisse, que je sois en bonne santé, enfin, tout ce dont rêvait une mère pour son fils. Pour l’instant, tout montrait qu’elle n’avait guère été entendue. Et, j’avais beau lui dire, pour mon bien-être mental aussi bien que physique, qu’il ne fallait jamais déranger une personne dans son sommeil profond. Rien à faire ! Le combat était perdu d’avance !
C’était plus facile contre les Russes et les Chinois sur l’ordinateur, même avec le mode de difficulté le plus élevé du jeu !
Enfin, généralement, son obstination se contentait de laisser la porte de la chambre ouverte avant de vaquer à ses occupations.
Deux solutions s’offraient alors à moi : me lever pour refermer la porte le plus vite possible afin de ne pas me réveiller plus que ça, ou bien ignorer cette basse et lâche attaque en restant autant que possible concentré pour neutraliser au mieux la gêne occasionnée.
Un homme allongé. Quelle honte ! Désarmé qui plus est ! La vulnérabilité en personne. Elle avait de la chance que les catapultes n’existent que sur l’ordinateur ! Comme si, chaque soir, au moment de me coucher, tard dans la nuit, je m’amusais sournoisement à entrer dans sa chambre pour lui rendre la pareille ! Ého, ého, je vais me coucher, il est quatre heures moins le quart du matin et je vais me coucher, ého, ého, Non mais sans blague !
Je m’en abstenais parce que je respectais le sommeil des autres ! J’aimerais que l’on en fasse autant avec le mien. Sinon tout le monde il était russe, tout le monde il était chinois, moi j’étais un Egyptien, la réalité était un ordinateur géant et la guerre était déclarée à tout ce qui respirerait. Les catapultes balanceraient des mules, des oreillers, des boulettes de papier, tout ce qui traînerait. Et quand on était bordelique comme je l’étais, les munitions ne viendraient pas à manquer !
J’optai pour la deuxième solution, rester bien au chaud sous la couette. Je me surpris à avoir l’envie de lui couper les bras pour qu’elle ne puisse plus jamais ouvrir la porte de ma chambre. Je restais allongé et songeais que le jeu additionné au stress du travail à venir m’induisaient de curieuses pensées.
Les premières notes de piano de “perfect day” de Lou Reed se diffusèrent dans la chambre, on y était, dix heures du matin, les idées bizarres venaient de disparaître. La journée n’avait pas commencé comme elle aurait dû. Est-ce que je saurais me comporter en parfaite personne civilisée même si j’allais passer la plupart de mon temps dans un frigo ?!
Après le réveil, la douche, le petit dej, la route, tout se déroula sans accro. Comme sur un vrai billard, j’arrivai sur mon lieu de travail à onze heures pétantes avec l’équipement qui m’avait été vivement recommandé d’apporter, une polaire et des gants. Pour la gestion des stocks et simplement comme pense bête, l’ajout d’un stylo à bille et un bloc-note me sembla judicieux.
Au poste de sécurité je réglais des formalités administratives plus que sommaires.
- Bonjour, je m’appelle Michel, je viens travailler dans le magasin pendant trois jours comme intérimaire pour Trobon. Annoncais-je tout sourire.
- Vous avez une pièce d’identité ? Réclama le vigile platement.
Je lui tendis ma carte avec courtoisie.
- Bien sûr, la voilà !
L’ouvrant, il jeta un rapide coup d’oeil dessus. La signature. La photo. Tout concordait. Elle était périmée depuis quelques mois mais cela ne sembla pas l’influencer dans son jugement.
- OK, c’est bon ! Me dit-il d’un ton presque mécanique.
Etais-je devant un être humain ?!
Je souris et lui répondis :
- Merci ! Bonne journée !
Il avait regardé dans ses listings et m’y avait trouvé du fait que Catherine les avait appelés la veille.
Il me donna un badge autocollant sur lequel était écrit “visiteur”, lequel atterrit sur ma polaire. Visiteur ? Je pensais que j’étais réapprovisionneur, m’enfin !
Ensuite, j’empruntai un couloir sombre au bout duquel jaillissait de la lumière et un brouhaha assourdissant. Je n’étais pas vraiment Ulysse et ce que j’entendais ne ressemblait en rien au doux et enivrant chant des sirènes. Il s’agissait simplement de l’entrée du personnel travaillant dans le royaume du caddie, le paradis du capitalisme, les arènes de la concurrence acharnée du libéralisme.
Maintenant il devait être plus de onze heures, je n’étais pas encore tout à fait sur mon lieu de travail, mais mon passage au poste de sécurité me mettrait à l’abri d’un hypothétique litige quant à l’heure exacte de mon arrivée au cas où mes supérieurs seraient pointilleux.
Sans me presser davantage, je m’aventurai dans cette jungle de la grande distribution. Après cent mètres d’un parcours du combattant à travers les méandres des rayons et les chicanes des caddies abandonnés au hasard par les consommateurs avides d’offres promotionnelles à la noix j’arrivai finalement sur mon lieu de travail.
Entre la poissonnerie et les légumes étaient situés six bacs réfrigérants à proximité desquels se tenaient deux hôtesses, une brune et une blonde, vêtues d’un tee-shirt jaune citron au blason Trobon. Elles étaient déjà à pied d’oeuvre avec la clientèle. Je m’approchai d’elles pour me présenter.
- Bonjour, je suis Michel. Je viens pour réapprovisionner les bacs en glace.
- Bonjour, moi c’est Sabrina, me dit en souriant la brune.
Je sentis immédiatement que Sabrina aimait la compagnie des hommes à la façon dont elle écrasait son bonnet 95 D sur mon avant-bras droit. Sans savoir si elle était à mon goût, cette petite pulpeuse brunette aux yeux noisette avait visiblement décidé de tester son sex-appeal sur moi.
- Et moi c’est Vanessa, me sortit sèchement la blonde d’un ton hautain.
Elle ne jouait pas sur le même registre que Sabrina. Interloqué, je la regardai d’un air interrogatif. Que me valait un tel traitement ? A ses yeux je n’étais qu’un simple réapprovionneur sans aucun intérêt, un manutentionnaire sans conversation ni compte en banque. Elle se contenta de me dévisager sans aucune émotion. La noirceur de ses cils et la fadeur de l’iris de ses yeux dénotaient quelque peu avec sa chevelure. Fausse blonde, pensai-je immédiatement. Peut-être que derrière sa regrettable négligence se cachaient mille et une splendeurs que seul un spéléologue confirmé pourrait découvrir ? Peut-être ? J’ignorai au maximum son ton on-n’a-pas-élevé-les-poules-ensemble qui me semblait être une évidence comme l’était aussi le fait qu’on-ne-récoltera-pas-les-oeufs-ensemble.
- Sabrina, Vanessa, d’accord, je vais essayer de m’en souvenir.
Vanessa se retira pour aller informer une cliente. Bon débarras, pensai-je. Me tournant vers Sabrina j’enchaînai,
- Et il est où le patron du stand ?
- C’est Antoine, il est là-bas, ronronna-t-elle, et je sentis à nouveau l’armature de son balconnet.
Quelque chose me disait que ces trois journées n’allaient pas être de tout repos. Rien à voir avec du pilotage de canapé. Est-ce que vraiment j’avais fait le bon choix en acceptant la proposition de Catherine ? A y réflêchir c’était plus pour la dépanner. Et puis en même temps ça me sortait de la monotonie ambiante qui regnait depuis trop longtemps déjà dans mon existence.
A aucun moment je n’avais envisagé un tel traitement. Je venais de tomber dans une situation où il allait me falloir calmer les ardeurs de l’une et user de diplomatie pour éviter qu’une autre ne me crache son venin.
On aurait bien assez de temps pour effectuer les mises au point qui s’imposaient. Je les laissai à leur fonction et me dirigeai vers Antoine afin de me présenter. Arrivant à son niveau, je lui tendis une main amicale et pleine d’entrain.
- Bonjour, je suis Michel. Je viens pour réapprovisionner les bacs en glace.
- Catherine m’a prévenu par téléphone, parfait. Me répondit-il, visiblement content et satisfait de me voir arrivé. Tu connais le travail ? Me demanda-t-il sérieusement.
- J’imagine que ce n’est pas très sorcier ! répondis-je du tac au tac, tout sourire.
- Ça n’a effectivement rien de compliqué…
- …je surveille les bacs et les pourvoie en glaces lorsqu’ils le nécessitent, c’est à dire lorsqu’ils sont vides !
- Ouais, grosso modo, c’est ça ! être attentif à ce que les bacs soient toujours fournis en glaces, me dit-il en se grattant la barbichette.
Il voulait avoir le dernier mot, celui du chef. Tant qu’il n’essayait pas de me revendre son baratin pour demeuré, je respecterais cette différence de statut hiérarchique. D’entrée de jeu son discours standard sur le rôle d’un réapprovisionneur avait trouvé mon sens de l’humour et de la dérision comme interlocuteur. On allait peut-être faire affaire ?
Dans quel état d’esprit j’étais ce matin-là. Entre un réveil maternel en fanfare et une overdose de wargame, j’étais sur la défensive, presque agressif. A moins que ce soit les retrouvailles avec le boulot ? Enfin la mission venait de débuter. Je n’étais pas là pour me faire des ennemis mais pour gagner un peu d’argent.
Je ne savais pas comment on sélectionnait les employés chez Trobon ? Mais en tout cas, pas de doute possible, le bon goût vestimentaire ne faisait pas parti de leurs critères. Antoine était terne et insipide. Et dire que pendant trois jours, j’allais être son subordonné ! Il arborait une chemise à manches courtes d’un vieux rose passé dont un repassage soigné ne parvenait pas à faire oublier le ton pisseux et l’odeur de naphtaline. Il portait une barbe. Certainement par flemme de se raser. Sans aucun style. Que du mauvais goût. Une coiffure sans esprit. Comment pouvait-il parvenir à donner du clinquant à sa tignasse chatain clair plus sèche que le désert du Sahel. M’est avis qu’Antoine ne devait pas provoquer des émeutes dans la rue. En revanche il parvenait avec brio à masquer la couleur du col de sa chemise grâce à une constellation de pellicules. J’avais tellement pitié de sa condition physique que j’évitais de le regarder trop souvent. Il me donnait des malaises, pour ne pas dire la nausée.
Même si ma présentation n’avait pas eu l’air de le dérouter outre mesure, l’étonnement se lisait sur son visage. Il y était clairement écrit qu’il se faisait une image différente du larbin qui devait accomplir le réapprovisionnement. Il avait déjà dû avoir à faire à une multitude de réapprovisionneurs et je voyais bien dans le blanc de ses yeux que je ne correspondais en aucun point à l’image qu’il se faisait de la personne ad hoc. Il s’attendait à quelqu’un de placide et mielleux, malléable à volonté, du genre pâte à modeler sucrée, tendre et moelleuse, avec deux bras et deux jambes, qui n’ouvrirait la bouche que pour dire “oui chef”, “bien chef”, “tout de suite chef”, sans même chercher à redire ou à contredire.
Ou alors un tire au flanc qui se la coulerait douce et reporterait le travail sur son dos en disant la plupart du temps : « c’est pas mon problème, je m’en tape le coccyx ».
- Tu connais la gamme des glaces Trobon ?
- Pour l’instant je ne connais que celle que j’ai déjà eu l’occasion de goûter.
- Ce n’est pas grave. Viens, on va faire le tour des bacs, ça va te donner un aperçu.
Les bacs étaient spécialisés. Ceux pour les barquettes, ceux pour les bâtonnets, ceux pour les minis, Antoine me fit faire le tour exhaustif du propriétaire, me précisant…
- Là ce sont les sorbets, à côté tu as les mélanges avec du lait, ici les parfums classiques vanille et chocolat…
je le suivais décontracté et silencieux, lançant quelques hum hum pour lui prouver mon écoute active. Il poursuivait son discours.
- Normalement dès demain on doit nous installer trois bacs supplémentaires.
- Pourquoi, y’en a pas assez ?
- Pour l’instant si, mais demain on reçoit un complément. Ce que tu vois dans les bacs n’est en fait qu’une partie.
Ce n’était peut-être qu’une partie de la gamme mais elle me suffisait amplement. Le petit calepin que j’avais pris et mon stylo ne seraient pas de trop pour m’aider à tout retenir. Mon canapé me manquait.
- Est-ce que tu sais en quoi consiste l’opération ?
- Bah, en fait, la seule chose que je sais pour l’instant c’est qu’elle s’intitule opération « j’aime Trobon ».
- Et c’est tout ?!
- En fait je n’ai été prévenu qu’hier dans l’après-midi que j’allais venir ici aujourd’hui. Je suis envoyé par Catherine. Tu connais Catherine ?
- Oui, bien sûr !
- Elle m’a envoyé les papiers hier soir. Je pense que je les trouverai dans ma boîte aux lettres tout à l’heure lorsque j’irai manger.
- Bon, c’est assez simple, tu vas voir.
Je l’écoutai d’une oreille pendant cinq bonnes minutes me raconter l’opération “j’aime Trobon” qui consistait simplement à offrir une glacière aux personnes qui achetaient au minimum cinq produits parmi la gamme. L’autre oreille dormait encore. Et mes yeux se baladaient. Ils arpentaient les allées de la grande surface histoire de passer le temps, à l’affût d’un cul, d’un fessier bien rebondi, d’un galbe parfait qui roulerait majestueusement. Je jetais quand même sporadiquement des regards à Antoine afin de lui montrer tout l’intérêt que je portais à son discours sur les glaces Trobon.
- Dans ce bac tu ne mets que…
- De la vanille et du chocolat.
- Ouais, c’est bien, tu as compris.
- On peut dire que tu en as de la chance. Non seulement je réapprovisionne mais en plus je sais lire ! Tout à l’heure tu verras, je te montrerai que je sais compter !
J’avais l’impression d’avoir fait un retour en arrière jusqu’au cours préparatoire. Antoine pensait m’apprendre que ce qui différenciait les sorbets des glaces, c’était la présence ou non de lait. Je rêvais. Je ne voyais guère d’autre solution que l’ironie afin de parvenir à faire comprendre à Antoine qu’il ne fallait pas me prendre pour un demeuré. Sans hésitation, je lui aurais asséné un bon coup de catapulte de derrière les fagots. Surtout lorsqu’il s’appliquait mordicus à me donner la différence entre des bâtonnets et des cornets !
- Surtout tu te plantes pas, les bâtonnets ça se mange pas, alors va pas les mélanger avec les cornets, d’accord ?
- Dis moi Antoine, et si je fais l’inverse est-ce que c’est moins grave?
- Non, s’il te plaît, Michel, essaye de rester sérieux plus de trois secondes tu veux bien ! C’est important !
- Je disais ça seulement pour détendre l’atmosphère. J’ai parfaitement compris tout ce que tu viens de me dire. Tu commencerais presque à me faire peur avec tes histoires de bâtonnets dans le bac des cornets !
Peut-être avait-il l’habitude de se comporter à chaque fois de cette façon ?! Le moment venu, je me rencarderai auprès des hôtesses pour savoir comment ça se passait avec lui depuis qu’elles avaient débuté la mission. Quoi qu’il en soit, on n’était pas là pour faire ami-ami. Notre rencontre n’était motivée que par le travail. Et puis mon expérience m’avait appris qu’il ne fallait jamais se bloquer sur la première impression. Il était commercial, certes, et même si je ne portais pas vraiment cette profession dans mon coeur, il exercait son boulot pour une enseigne qui vendait de la glace, il devait certainement avoir un bon fond. Trois jours suffiraient-ils pour que je m’en aperçoive ? On avait terminé le tour du stand. Les bacs à glaces débordaient presque tous et je n’avais encore rien réapprovisionné ! Drôle de situation !
Sabrina, pleine d’ardeur, se rapprocha de nous.
- Alors Michel, raconte-moi un peu, quel est le parfum que tu préfères parmi toutes les glaces ?
- Ça fait bien longtemps que je n’en ai pas mangé une, je sais pas, y’a tellement de nouveaux parfums à présent…
Examinant la scène, Antoine, qui m’avait à l’oeil, me lança :
- Bon, Michel, on va en profiter qu’il n’y ait pas grand chose à faire, suis moi, je vais te montrer où se trouve la réserve.
- Tu veux parler du frigo, je suppose ! j’enchaînai sûr de moi.
- Ouais exactement, le frigo, allez, suis-moi… il passa devant moi.
- Ah, voilà une bonne idée, faute d’occupation après la visite guidée des bacs poursuivons le tourisme, lui dis-je sérieusement, le gratifiant d’une petite tape amicale sur ses pellicules.
Et puis, je fis un clin d’oeil à Sabrina.
- À tout à l’heure, le devoir m’appelle ! Quand on revient, j’espère que les bacs seront vides et que le stock de glacière aura fondu !
- C’est comme si c’était fait, je ne poursuis pas des études en force de vente pour des prunes, tu peux compter sur moi ! Ironisa-t-elle.
- On verra ça ! Lui rétorquai-je amicalement.
- C’est pour aujourd’hui ou pour demain, s’impatienta quelque peu Antoine.
- Oui, excuse-moi Antoine, c’est toi le chef ! C’est parti pour la visite ! Alors où est-ce qu’il se cache le stock de glaces ?
Nous laissames Vanessa et Sabrina à leur activité d’hôtesse démarcheuse auprès de la clientèle. On fit une cinquantaine de mètres, dans la surface marchande, avant de s’engouffrer dans un couloir baigné par la pénombre d’où émanait une odeur nauséabonde d’eau croupie. Et dire que c’était dans cet endroit qu’étaient stockées les denrées ! M’est avis qu’il n’y avait pas assez de contrôles sanitaires dans ce cloaque !
Tandis que nous arpentions le long couloir grisâtre, l’envie de voir le directeur et de lui dire, bon tu me suis ou c’est un coup de catapulte derrière la cravate, de l’amener dans ce lieu pour qu’il constate sans appel la véracité de ma vision. A l’évidence il aurait compris que des décisions rapides s’imposaient pour mettre un peu plus de salubrité dans un tel endroit. Il est vrai que mon statut de manutentionnaire ne me donnait pas le droit de m’occuper d’affaires sanitaires. Alors qu’aurait bien pû me répondre le directeur. Sûrement qu’il n’aurait pas apprécié la remarque.
À intervalles réguliers on trouvait de gigantesques portes coulissantes de chaque côté du couloir. Sur chacune d’elle on pouvait lire une inscription, « le froid coûte cher, fermez la porte ! » Une petite phrase anodine qui ne payait pas de mine. Mais un peu trop répétitive ! Le couloir était long, truffé de portes, comme autant de “bienvenue” dans l’arrière boutique d’un hypermarché. Quel était le clampin malpoli qui avait osé placarder partout cette injonction ? En lettre blanche sur fond rouge ! Si mes notions de lectures entre les lignes étaient exactes, cela ressemblait plus à un avertissement signifiant que, soit tu fermes les portes soit tu la prends ! Je regrettai de ne pas avoir sur moi un stylo indélébile afin de pallier le manque d’humanité de cet austère écriteau ! Un « s’il vous plaît » et un « merci », ce n’était pas pour les chiens ? Je devais tenter de me maîtriser, de relativiser ma position toute provisoire dans ce royaume de la consommation. Je n’étais pas ici pour faire l’inventaire de tout ce qui me choquait. Je devais parvenir à rentrer dans un état proche de la léthargie, une sorte de transe profonde qui me collerait des œillères mentales et me permettrait de mener à bien la mission pour laquelle on me payait.
Devant la porte du frigo qui nous concernait, notre caverne d’Ali baba, Antoine me présenta mon instrument de travail qui allait m’accompagner pendant les trois jours. Il me regarda et me demanda sérieusement.
Il s’agissait d’un chariot avec un plateau dont la hauteur s’ajustait en fonction du poids que l’on posait dessus. Du basique quoi ! Sans motorisation pour faliciter le transport, une absence totale de bouton et de manette, même minuscule de rien du tout, nous étions en présence d’un modèle de première génération, presque la préhistoire de la manutention. D’un design sobre, les lignes épurées en métal inoxydable me laissaient penser qu’il avait été fabriqué à partir des restes de plusieurs grilles de barbecues même s’il ne sentait pas la sardine grillée.
J’avais déjà le sourire avant de lui répondre. Comment vouliez-vous que dans ces conditions Antoine me prenne au sérieux ?! C’est lui qui n’avait pas encore compris que ce n’était pas la peine de s’inquiéter. Qu’il ne fallait pas trop me prendre pour un nigaud, qu’à Trobon y’avait que des pros. Je ne savais pas encore s’il avait des origines russes, chinoises, indiennes ou bien anglaises mais je savais déjà qu’il se rapprochait dangereusement d’un coup de catapulte sur le front ! Fallait qu’il arrête de faire le mariole avec ces questions sans intérêt qui dénotaient un manque de considération envers mes capacités !
Histoire de détendre l’atmosphère et parce que finalement sa question était plutôt amusante, je lui répondis :
- Ben ça fait longtemps que je n’en ai pas manipulé. Je ne te garantis pas que je vais y arriver dès le premier essai, mais j’y crois…et quand y’a la foi…le résultat est toujours là ! Regarde, tu prends Ravaillac, avec son poignard, dans la rue, en pleine journée, avec du monde partout, attendant le passage du Roi Henri IV, tu penses que sans foi il aurait été suffisamment motivé pour réaliser cet acte insensé ? Hein ?…Et les Russes et les Chinois, tu crois qu’il ne me faut pas un peu de foi pour oser les attaquer avec des catapultes ?! hein ? Non ?! Non, bien sûr que non…
Qu’est-ce qui lui arriva à ce moment-là ? Je n’en sus bigrement rien. Ses deux yeux décrochèrent à la manière des Fougua-Magisters de la patrouille de France ; vers le haut un peu en biais chacun dans une direction. Il ne me regardait plus. Il m’auscultait. Il me surveillait. Je devais l’inquiéter ?! Je ne voyais pas pourquoi ? Je continuai mon cinéma. Je mis mes gants et m’agrippai aux grilles du chariot puisqu’il n’y avait pas de poignée, afin de tester la maniabilité, le faisant pivoter tous azimuts, testant son freinage. Seules les roulettes avant étaient directionnelles et sa petite taille ne laissait pas présager d’un poids aussi important. Privilégiant l’acier sur tout autre matériau, même pas un soupçon de kevlar, de carbone, de matériau composite, on était à des millénaires de la technologie mise en scène dans les formules 1 !
- Je peux savoir ce que tu fabriques ? me lança Antoine en m’examinant
- Ça ne se voit pas ? Je prépare le terrain, plutôt que d’avoir des mauvaises surprises sur la tenue de route de l’engin dans la surface commerciale qui engendreraient de facheux tords à l’hypermarché. Niveau équipement, ils sont à la pointe du progrès ici, c’est dingue, j’ironisai, cherchant à faire tournoyer le chariot de mes mains au milieu du couloir.
- Y’a pas autre chose, alors faudra bien que tu t’y fasses ! Et puis vas-y mollo quand même parce que c’est l’hypermarché qui nous le prête, on va éviter de leur en réclamer un tous les jours, si tu vois ce que je veux dire !
- Vu le truc qu’ils nous ont refourgué c’est peut être ce que l’on a de mieux à faire. Le briser en deux et en réclamer un autre ! C’est dingue que pour une opération de cette envergure, les glaces Trobon n’aient pas pensé à mettre à notre disposition du matériel digne de ce nom !
Il ouvrit la bouche comme pour respirer et me dit en coulissant la porte du frigo.
- Bon allez, arrête ton cirque Michel, maintenant j’te montre les stocks…
- Tu appelles ça du cirque, moi du professionnalisme, chacun sa définition.
- T’as bien fait de te munir d’une polaire, me dit-il en grelottant dans son gilet.
- Bons baisers de Sibérie…ouh la la…c’est bien glaglagla, effectivement, je confirme que j’ai bien fait ! Oh mais y’a du monde là-dedans ! lançais-je sérieusement en regardant les palettes
- Qu’est-ce qui t’arrive encore ? s’inquiéta Antoine
- Oh, pas grand chose, tu sais, tu devrais commencer à t’en rendre compte à présent. Je parle beaucoup pour ne rien dire, juste pour meubler le vide.
- C’est vrai que c’est pas de tout repos le travail avec toi !
- Le repos, tu veux parler du repos, j’en connais un rayon sur ce domaine, ça t’intéresserait qu’on en discute ?
Dans son esprit, la caverne d’Ali Baba venait de se transformer en labyrinthe de la folie. Il regrettait de s’y trouver en ma compagnie. M’est avis qu’il faisait secrétement ses prières. Il me coupa nerveusement la parole.
- Plus tard Michel, plus tard peut-être, pour le moment laisse moi te montrer quelles sont les palettes qui nous appartiennent.
La ventilation réfrigérée bourdonnait à la manière d’un avion à hélices. Après notre entrée dans le frigo nos conduits nasaux se figèrent, comme si subitement la moindre trace d’humidité provoquée par la respiration s’était solidifiée. Ajouté au froid de canard qui régnait dans ce lieu, ça faisait l’effet d’avoir des grains de sucre mentholés dans les narines. Dans un endroit pareil, on ne gagnait pas son pain à la sueur de son front mais plutôt au givre de ses narines. Ce dernier nous attaquait avec une voracité qui égalait celle des ours polaires. En l’espace de quelques minutes, tandis que j’écoutais Antoine me dresser le bilan des stocks, on était presque devenu tout blanc.
- Voilà, comme tu peux le remarquer, c’est un peu le bordel ici. On a eu du mal à trouver de la place pour mettre nos palettes. Elles sont dispersées un peu partout dans le frigo. Normalement, les produits sont déjà en partie classés dessus.
J’en inspectai une de plus près et rétorquai à Antoine :
- Tu me dis qu’elles sont classées. Regarde celle-là par exemple, c’est du vrac. Y’a plusieurs parfums de sorbet.
- Ouais je sais, qu’il me répondit. On verra plus tard pour mettre un peu plus d’ordre sur les palettes de façon à faciliter le réapprovisionnement.
Son emploi du “on” me fit sourire en mon for intérieur. Je savais pertinement qu’il m’était entièrement destiné. Sa venue dans ce sanctuaire n’était due qu’à son rôle de petit chef soucieux d’expliquer les formalités logistiques de ma mission.
- Qui va me donner un coup de main pour réorganiser les palettes ?
- En fait tu seras tout seul, mais ne t’inquiéte pas, y’a aucun caractère d’urgence, tu vas le faire au fur et à mesure, naturellement en même temps qu’on écoulera la marchandise.
Son utilisation du “on” m’agaçait mais néanmoins je l’écoutai attentivement, comme l’aurait fait n’importe quel autre manutentionnaire à ma place.
On commençait dangereusement à se les cailler dans le frigo. A moins vingt-trois degrés celsius l’adaptation forcée en un quart d’heure n’était pas ce qui se faisait de mieux. Je commencai à ralentir et ce, malgré l’équipement grand froid vivement recommandé par Catherine que je portais. Pis que le froid en lui-même c’était la vision d’Antoine, sans gants, avec seulement un gilet à manches longues qui laissait apparaître un polo. Antoine avait eu beau anticiper sur le climat rude de ce lieu en fermant jusqu’au dernier bouton, fallait pas le connaître depuis l’enfance pour se rendre compte qu’il n’était pas au mieux de sa forme. Je le regardai s’activer à cheval sur les palettes afin de me signaler les parfums qu’elles contenaient tout en me lançant les dernières recommandations qui lui passaient par sa tête en phase de congélation.
- Bon sur celle-là c’est pas compliqué, y’a que des barquettes à la vanille et au chocolat.
- Antoine, j’aurai largement le loisir de faire l’inventaire tout seul, le moment venu !
- Ah oui, au fait, on n’est pas les seuls à utiliser ce frigo comme tu as pu le remarquer, alors, il ne faut rien laisser traîner au milieu.
Il continuait de plus belle. M’est avis que ça lui permettait de se réchauffer. Il avait certainement décidé de ne pas craquer avant moi. Quel idiot ! Avec ma tenue, il avait perdu d’avance. Alors j’estimai bon de détendre l’atmosphère avec un peu d’humour, me disant que rigoler ne pourrait que nous réchauffer.
- Dis-moi Antoine !
- Quoi ?
- Et si on prenait quelques boîtes d’esquimaux bâtonnets ou cornets pour se construire un igloo afin d’aller s’y réchauffer de temps en temps, si on doit s’éterniser dans ce milieu hostile. Qu’est-ce que tu en penses ? Avec un igloo, ça ferait plus local. Deux ou trois barquettes sorbet fraise en guise de paillasson, on y gagnerait en cachet. Tout de suite on se sentirait un peu comme chez nous. La chaleur. Le confort. La quiétude. Presque le paradis quoi ! Un genre d’eldorado version Trobon. tu ne crois pas ?
- Tu ne t’arrêtes jamais Michel ?
- Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
- Que le mot sérieux ne fait pas partie de ton vocabulaire, voilà ce que je veux dire !
À moins vingt-trois degrés, dans son accoutrement quasi estival, qu’est-ce qu’il y connaissait au mot « sérieux » ?
Depuis presque une demi-heure, nous étions en train d’escalader, de faire du rodéo sur les palettes pour parvenir à identifier tous les parfums et sortes de glaces dont nous disposions pour le moment. Je les notais consciencieusement sur mon bloc. L’écriture devenait plus qu’approximative et la compréhension d’Antoine difficile.
Y’avait une boîte de bâtonnets ouverte. Je la fixais du regard en songeant à toutes les calories nécessaires à ma survie qu’elle comportait lorsque Antoine, pour se rassurer sur ses capacités dialectiques me demanda :
- Brrr, C’est c’est c’est bonbooon, brrr, Mimimich’hel, tututu t’as toutouut compripriis ?
- Brrreuh, ouiouioui, jeje croiscrois…Lesles babatottonnetnets….lesles… babatottonnetnets amandeuh…euheuheuh…y sonsont sureuh…y sonsont sur cettecettecette papapaletletteuh…euh qu’est-ce qui y’a d’aut d’autreuh…euh….ahahah ouiiiii…Les vavavanilleuh…sonsont lesles seules à êtretre par neuneufeuh….et puispuispuis on nanan’a pas encore reçuçu deuh… dede sorbetbet à lala man…man…mangueuh…euh est-ce quequeuh j’ai j’ai…euh…oublibli yéyé quelque choseuuuuh…Antoine, steste plait ?
J’étais complètement transi. Antoine s’avança vers moi tel un robot au ralenti. Il me rendit la petite tape amicale dont je l’avais gratifié tout à l’heure près du stand et me dit.
- bonbooon, Mimimich’hel, çaçaça vava ? Jeje sensens pluplus monmon vivisagege. Allezlé, jeje crois quiqu’il est temtemps de dédéguerpipir d’icici !
Je lui répondis simplement en hochant de la tête. Ma machoire ne voulait plus rien savoir. Elle était grippée. Mes oreilles sifflaient. Y’avait pas grand chose à ajouter. Le temps était venu de sortir nous réchauffer à l’extérieur. Plutôt inhabituelle comme situation.
Dehors, le soleil rayonnait au milieu d’un ciel bleu sans nuages. Le thermomètre affichait peu ou prou une trentaine de degrés celsius. L’été tenait toutes ses promesses. Et moi, pour le fêter, je n’avais rien trouvé de mieux à faire que d’enfiler une polaire !
Je pensais à toutes les personnes qui effectuaient une telle corvée au quotidien, trente cinq heures par semaine pour un salaire de misère. Ces trois jours allaient me vacciner de renouveler une telle expérience. A quoi avaient servi mes années d’études ? Il était temps que je prenne mon avenir au sérieux si je ne voulais pas m’enraciner dans de telles fonctions.
Antoine claqua la porte afin de respecter consciencieusement les indications et commença à se diriger vers la surface marchande du magasin. J’essayai de le suivre avec le chariot en gardant autant que possible un déplacement en ligne droite. C’était peine perdue ! Je frottais sur les parois, zigzagant comme je pouvais pour éviter les quelques palettes qui jonchaient le sol. Ma prévision de cette nuit se vérifiait, le sonar venait de s’enclencher, mais la fatigue n’en était pas la cause.
En fait, depuis la sortie du frigo je n’y voyais rien. Un voile blanc obstruait les carreaux de mes lunettes ; le résultat du choc thermique, le passage du froid au chaud, des moins vingt-trois du frigo aux plus vingt-deux du couloir ! Ça restait encore frais comparé à la climatisation qui luttait pour ne pas dépasser les vingt-sept degrés dans la surface commerciale du magasin. Mais ça suffisait amplement pour me rendre inopérent. La transition, loin d’être en douceur, sanctionnait mon handicap visuel. Un myope atteint de cécité, déambulant comme une bille de flipper dans le couloir obscur de l’arrière-boutique glauque d’un hypermarché.
Tandis qu’Antoine avançait dans la pénombre, je donnai tout ce que j’avais, me servant du chariot comme d’une canne, pour progresser dans ce Trobon dénué de tout vent.
- Hé, Antoine, ralentis la cadence, tu veux bien, sinon, je vais avoir un accident !
- Qu’est-ce qui t’arrive, me demanda-t-il.
- Y’a que j’y vois que dalle, voilà ce qu’il y a, alors si tu veux pas d’une part te coltiner un accident de travail et d’autre part te farcir le réapprovisionnement à ma place le temps que Catherine te retrouve un autre larbin, viens me donner la main.
Il se retourna et ne put s’empêcher de sourire. Je ne le vis pas, mais le ton qu’il employa me le suggéra.
- Demain je vais m’arranger pour qu’on te fournisse un chien !
L’idée était intéressante, mais est-ce qu’elle serait bien acceptée par la direction de l’hypermarché et par sa clientèle ?!
- On prendra une femelle et on l’appellera Ariane tant que tu y es !
J’avais tenté de me diriger en retirant mes lunettes, le résultat, en dessous de mes espérances, me convainquit de les remettre aussitôt ! J’avançais avec la tête tournée vers la gauche, vers la droite, profitant des quelques millimètres de clarté qui apparaissaient sur les côtés des carreaux. La buée mit grosso modo deux bonnes minutes pour se dissiper complètement.
De retour sur le stand, Antoine partit s’occuper de classer des papiers tandis que je partais faire ma première tournée d’inspection des bacs. Sabrina et Vanessa discutaient, y’avait toujours pas un chat à s’intéresser aux glaces. Il fallait bien passer le temps. Je les interpellai.
- Alors, c’est comme ça qu’on travaille ! Vous considérez que l’absence de clients vous autorise à ne rien faire ? Vous avez bien raison ! je leur dis tout sourire le calepin et le stylo dans la main.
Délaissant Vanessa, Sabrina se rapprocha de moi.
- Alors, tu ne m’as pas répondu tout à l’heure !
- Tu m’avais posé une question ?
- Ben oui, juste avant que tu partes avec Antoine dans le frigo !
- Attends, attends, Ah, oui, exact. Tu veux toujours connaître mon parfum préféré, c’est ça ?
Elle opina plusieurs fois de la tête en guise de réponse. Elle me semblait un peu trop excitée pour que je lui donne ce qu’elle attendait. Surtout qu’en ce qui me concernait, une glace restait une glace. Je n’en achetais que très rarement, et, quel que soit le parfum, je me régalais toujours de la même façon. Mais elle frétillait tellement à côté de moi. Je n’avais pas l’intention de lui faire du gringue et encore moins de vouloir jouer à la dînette ; une réponse me placerait peut être à l’abri de ses sollicitations mammaires.
- Je ne suis pas certain d’avoir retenu tous les parfums mais il me semble avoir aperçu le sorbet au melon. Il y a longtemps que je n’en ai pas mangé. S’il n’a pas changé il est excellent ! lui dis-je, en espérant que ça la dissuaderait peut-être de réaliser qu’en continuant son manège elle finirait par passer à la casserole.
Sur le coup, j’ai bien cru qu’elle allait me refaire le coup d’écraser ses arguments féminins contre mon coude et peut-être même plus, en plein milieu de la grande surface, mais non, elle s’arrêta avant. Visiblement elle s’amusait à me draguer. Elle savait qu’elle possédait ce qu’il fallait où il fallait. Elle continuait, millimètre après millimètre, à s’approcher de moi. Ma remarque n’eut guère l’effet escompté. Même si elle sembla un court instant un peu choquée, elle se mit à sourire puis enchaîna.
- Je suis bien d’accord avec toi, le sorbet melon est excellent mais je lui préfère de loin celui à la noix de coco !
Que n’avais-je pas dit en parlant de ce sorbet. Il y avait pourtant l’embarras du choix dans les bacs, de la pomme, de la poire, du cassis... Non, j’avais balancé vingt litres d’essence sur des flammes de trois mètres de haut. Vu l’insistance avec laquelle elle voulait que mon coude goûte aux délices de ses poumons, elle devait certainement penser qu’elle m’avait harponné. Il allait être délicat de lui signifier qu’elle était en train de se méprendre. Mon supposé désir à son égard relevait de son imagination. Elle devait être en pleine période de chasse. M’est avis que seule l’affluence des clients pourrait me sortir de ses filets. Je n’avais pas choisi la bonne option en me laissant guider par son propre jeu. Le moment venu, je trouverais le moyen de dissiper le malentendu.
Je finis de noter la commande et je filai à l’anglaise me rafraîchir les idées dans le frigo.
À mon retour, je disposai les barquettes dans les bacs respectifs et Sabrina vint me trouver. Il me restait encore des ilôts de buée sur mes lunettes. En me voyant ainsi Sabrina laissa échapper un rire étouffé.
- Pfff, Ça fait bizarre.
- Je me demande pour qui ça le fait le plus ! Lui rétorquai-je.
J’ouvris ma polaire afin de réguler un peu ma température corporelle. Mon sweat shirt me servit à essuyer le reliquat de buée qui faisait de la résistance. De nouveau sur mon nez, comme une seconde naissance, je redécouvrais le plaisir de la netteté de la vision rectangulaire de ma monture.
- Bon, on ne peut pas dire que le frigo soit le pays des merveilles. En tout cas je n’y ai pas encore croisé Alice ! Et si Monsieur Lapin y squatte c’est sûrement en pack de trois de chez père Dindon. Ça caille, c’est bruyant et ça rend aveugle lorsqu’on en sort.
- Ouais je sais pas ce qui est mieux, piétiner à attendre le client ou bien greloter ?! réagit Vanessa.
- Ça serait sympa si vous ne vous acharniez pas trop à vendre coûte que coûte. Pensez que chaque glace qui atterrira dans le caddie d’un client c’est un millimètre carré de buée sur mes lunettes.
- Pour le moment t’as pas à t’inquièter Michel, y’a personne depuis le début de la matinée, me réconforta Sabrina en se rapprochant.
Aïe, sa notion du piétinement me dépassait un peu. Appréhendant la suite de la conversation, je m’abstins de tout autre commentaire. Je l’avais chauffée comme un idiot avec mes supposés parfums préférés, fallait assumer. Un tour dans le frigo paraissait la solution idéale pour calmer son tempérament. L’inconvénient était qu’elle ne pourrait pas y aller seule. Quelqu’un devrait l’accompagner. Moi. Non, non, non, pas moi, Antoine s’il le voulait, mais pas moi. Si elle le souhaitait, c’était au chef qu’en revenait la responsabilité et non au plus bas dans la pyramide du pouvoir de l’opération « j’aime Trobon » dans cet hypermarché.
Autour de nous les employés de l’hypermarché ne ralentissaient pas la cadence. Ils étaient beaucoup mieux équipés que moi et mon misérable chariot. Presque une symphonie en pouët-pouët mineur de tire palettes électriques et autres mini chariots autoguidés avec roues de direction indépendante, ponctués des bip-bip émis lors des manoeuvres délicates. Heureusement qu’ils étaient là, ça nous permettait d’oublier un peu notre ennui. On culpabilisait un peu à les regarder à la tâche mais qu’est-ce l’on y pouvait ? Je n’allais tout de même pas jouer les pendulaires à vide entre le frigo et les bacs pleins ! Mon poste était près de mon chariot, en attente d’une commande. Cette mission enfantine au demeurant s’avérait plus compliquée qu’elle ne le paraissait. Je n’étais décidément pas à ma place. La quantité de temps libre me faisait trop cogiter. Mon cerveau s’ennuyait cruellement. Un livre, voilà ce qui me manquait. De la nourriture spirituelle autre que les ardoises des prix des fruits et légumes.
Visiblement les clients n’étaient pas intéressés par les glacières. Il fallait acheter cinq produits pour en avoir une. Ça ressemblait plus à un attrape-nigaud qu’à un véritable cadeau. Antoine disait que le moment viendrait où elles partiraient comme des petits pains. Pour l’instant je me contentais de ne balancer dans les bacs que deux ou trois barquettes toutes les demi-heures.
Sabrina soupira.
- Qu’est-ce que l’on peut s’emmerder !
- Enfin, arrête de râler, tu es payée à ne rien faire, qu’est-ce que tu voudrais de plus ?
- Être chez moi, devant ma télévision…
- Sur un canapé ou dans un fauteuil ?
- Peu m’importe, le principal c’est que je ne sois plus debout à faire les cent pas dans ce T-shirt ridicule !
- À choisir, je prendrais un canapé avec un édredon, c’est mieux qu’un fauteuil, au moins tu peux t’y allonger correctement sans avoir le dos tordu !
- Dans un canapé j’arrive jamais à voir la fin des films, je m’endors.
- C’est le risque, en effet. Au début, ça me faisait également cet effet-là, mais avec l’habitude…Je t’invite à essayer ; tu arriveras sans effort à maîtriser ton sommeil pour atteindre un niveau général de vigilance proche de la somnolence qui conservera néanmoins la quantité d’éveil nécessaire et suffisante pour suivre une discussion, un film ou un bouquin et cela sans nuire à ton repos.
Sabrina me glissa à l’oreille qu’Antoine nous fusillait du regard. Immédiatement je repris une position un peu plus professionnelle car j’étais presque vautré sur un bac. Sur ma liste de réapprovisionnement figuraient déjà quelques sorbets et glaces alors je pris le chariot à destination du frigo en rigolant du fait que seules mes deux mains auraient suffi à rapporter les quelques barquettes qui y étaient notées ! Je répondis à Sabrina.
- Bon, allez, on va faire semblant de travailler avant de se faire engueuler. On continuera cette discussion tout à l’heure, Sabrina !
Elle miaula quelque chose qui se dissipa dans le vacarme ambiant avant d’atteindre mes oreilles. Antoine m’emboîta le pas, lorsque nous arrivâmes dans le couloir il me sermonna quelque peu.
- Écoute Michel, je me rends bien compte que tu n’es pas vraiment dans ton élément à ce poste de réapprovisionneur mais c’est pas une raison pour t’afficher devant la clientèle de cette façon, agrippé au cou de Sabrina. Tu sais, si un responsable passe dans les rayons et qu’il voit ça, je vais être le premier à en pâtir !
- On discute simplement pour passer le temps, voyons, Antoine, qu’est-ce que tu vas t’imaginer !
- Je sais bien, je le vois bien qu’il n’y a pas un pélerin mais essaye au moins de faire semblant et tout se passera bien. L’avantage de l’intérim, c’est la maléabilité de la main d’oeuvre. Tu comprends ce que je veux dire Michel !
Oh que oui, je comprenais ce qu’il voulait dire. J’accélérai mon rythme afin d’atteindre rapidement la porte du frigo. Avec une catapulte en bandoulière, m’est avis qu’il aurait été plus diplomatique dans ses propos. Ouvrant la porte je me tournai vers lui en enfilant mes gants.
- Tu veux poursuivre cette discussion à l’intérieur ? dis-je d’un ton de défi.
- Non, je crois que je t’ai tout dit, j’espère que tu as compris, essaye de paraître occupé même si on sait que tu n’as rien à faire, d’accord !
- Tu as raison, y’a plus qu’à, faut qu’on !
- On est d’accord, qu’il tiqua avant de s’en retourner.
Je me rafraîchis les idées dans le frigo. Et dire qu’avant de débuter cette mission, en bon syndicaliste, j’espérais que l’on nous accorde la fameuse pause d’un quart d’heure pour chaque tranche de quatre heures travaillées ! Fallait se rendre à l’évidence que si le rythme n’évoluait pas, on serait contraint au forcing pour réclamer un quart d’heure de travail entre chaque série de quatre heures de glandouille. Qu’est-ce que j’y pouvais si personne n’était intéressé par les glaces ? Dans une société où le moindre milligramme de graisse était vécu comme la pire des maladies, c’était plutôt normal qu’il n’y ait pas de bataille sur le stand pour bénéficier des offres promotionnelles.
Mon salut passait par des ventes record. Sabrina ne saurait plus où donner de la tête et m’oublierait. Je jouerais au yo-yo entre le stand et le frigo. Et Antoine se frotterait les mains en pensant à sa prime d’intéressement de fin d’année. Y’avait plus qu’à espérer que l’opération « j’aime Trobon » ne soit pas que dans les mots mais dans les actes !
Là-dessus j’embarquai la commande et sortis transi de ce lieu, inhumain pour quiconque possède le sang chaud.
Antoine m’avait pris en grippe. Ses raisons étaient justifiées. Prendre les choses trop à coeur n’aurait fait qu’empirer la situation. Tandis que je serpentai dans le couloir de l’arrière-boutique, guidé par les chocs du chariot contre les parois, je me dis que tout le monde devait bénéficier d’une motivation.
Fier et sans complexe, j’arrivai avec les barquettes que je disposai dans les bacs. Et puis je me dirigeai vers Sabrina et Vanessa qui discutaient à proximité des sorbets tenant chacune à la main une des fameuses glacières. Je les regardai, elles ne semblaient pas dérangées par ma présence.
- Alors, comment ça se passe depuis tout à l’heure ? Les affaires tournent ? les glacières partent comme des petits pains ? Je vais enfin pouvoir travailler à plein régime ?
Elles sursautèrent. Je ne les avais pourtant pas prises par surprise. Sabrina me fixa, troublée, et Vanessa, fit mine de ne pas très bien comprendre le pourquoi du comment. Elles s’interrogèrent du regard, cherchant un soupçon de compréhension chez l’autre. Aucun éclair ne jaillit. Le non boum d’un pétard mouillé retentit dans le brouhaha de l’hypermarché.
Sans attendre la moindre once de non réponse supplémentaire, selon les desiderata d’Antoine, je partis faire la tournée des bacs. Ils étaient presque tous pleins à craquer mais je décelai cependant une légère tendance. Rien qui ne légitimât l’affolement et encore moins un voyage à l’aveuglette, juste quelques vides de-ci de-là dans les cornets, de la vanille et du chocolat. Ça pouvait bien attendre. Les acheteurs de glace étaient certainement encore sous la couette, les veinards !
Tournant en rond ou affalé sur le bord d’un bac, cherchant à paraître occupé, me tenant le plus possible à l’écart des hôtesses, mon bloc et mon stylo provisoirement au chomage technique, que le temps allait être long ! Heureusement que je n’étais pas rémunéré à la quantité de glace réapprovisionnée. J’allai trouver Antoine.
- Dis donc Antoine, je me demande si c’est vraiment nécessaire, sous prétexte d’avoir l’air occupé, de me rendre dans le frigo juste pour deux ou trois barquettes. C’est mon rôle je sais, mais j’ai pas envie d’attraper une pneumonie, à cause d’un flux tendu qui ne se justifie guère. Je trouve qu’il serait plus logique, ou du moins plus prudent, d’attendre systématiquement d’avoir au moins une dizaine de barquettes à livrer avant de m’y aventurer.
Il savait de quoi je parlais. Il se gratta fièrement son affreuse barbe, cherchant visiblement quelque chose à rétorquer. Patiemment, j’attendais sa décision de chef.
- Du moment que tu ne montres pas trop à la clientèle et aux employés de l’hypermarché que tu ne croules pas sous la charge de travail, je te laisse gérer le réapprovisionnement comme tu le souhaites.
C’était exactement la réponse que j’attendais. S’il l’avait voulu, il aurait très bien pu me refuser cette requête quelle qu’en fût sa légitimité. Il convenait comme moi que cela ne rimait à rien d’enchaîner les allers-retours avec un chariot quasiment vide.
- Je peux peut-être tenter de me faire la main sur les glacières ?
- Ouais, je préfèrerais pas trop, laisse les hôtesses s’en charger s’il te plaît, tu n’as pas le T-shirt qui va bien
- Y’en a pas un qui traîne en plus quelque part que je puisse passer par dessus…
Là-dessus Sabrina s’insinua dans la conversation.
- …Excusez-moi de vous déranger, Antoine, je me suis arrangée avec Vanessa, je vais manger en premier !
Antoine continuait à caresser le symbole de sa virilité plus que suspecte, il se tourna vers Sabrina.
- Comme vous voulez, il est quelle heure ?
- Pile l’heure que j’y aille ! ricana-t-elle.
- Dans ce cas, bon appétit Sabrina !
- À tout à l’heure ! J’ajoutai histoire d’avoir le dernier mot.
Elle passa un gilet par dessus le t-shirt Trobon et disparut en un éclair. Il était tout juste midi. Je laissai Antoine à ses chiffres et ses prévisions de vente pour la journée et retournai près des bacs pleins à craquer, pour y faire de la présence, avec pour seul et unique objectif celui d’observer les clientes qui s’étaient enfin décidées à apparaître au grand jour. Selon l’orientation, il y avait celles qui inspectaient la fermeté des poivrons, d’autres qui piochaient à pleines mains dans les champignons blancs, d’autres encore qui bavaient devant le saumon, celles qui pesaient leurs sachets remplis de légumes et de fruits délicatement choisis…Plus près de moi, il y avait celles qui scrutaient les parfums des glaces avec envie, qui craquaient pour une boîte de bâtonnets citron, de sorbet framboise. Ça papillonnait de tous les côtés.
Finissant une tournée des bacs sans trouver une seule barquette ou boîte de bâtonnets à aller chercher, je sentis l’ennui commencer à me peser. Une femme me demanda :
- Bonjour, vous faites partie de l’équipe du stand ?
- Oui madame, qu’est-ce que je peux faire pour vous ? Vous montrer les coloris de la glacière ?
- Non !
- Vous décrire les sensations ressenties avec une cuillère de chaque barquette ?
- Non plus !
- Alors je vous écoute…
- Avez-vous du rhum-raisin ?
- Non Madame, ce parfum ne nous a pas encore été livré.
- Bon et bien tant pis pour moi et tant mieux pour ma ligne !
- Comme vous le dites madame, les glaces Trobon, les glaces qui ne vous font pas prendre de kilo ! lui répondis-je
Les clients étaient rares et exigeants. Et puis cette obligation d’être debout en permanence, à attendre que les clients veuillent bien emporter quelques barquettes était pénible. Il était trop tard pour faire machine arrière. Je ne reverrais pas mon canapé favori avant trois jours. Eviter de faire fonctionner son cerveau tout en mimant une certaine activité n’était pas une chose aisée. Je ne pouvais pas me contenter de regarder les petits oiseaux. Je me souvins que la presse était en vente dans cette grande surface. La perspective de passer le temps avec un quotidien me fit presque oublier ce pourquoi j’étais là. Je cherchai Antoine, il avait disparu. Tant mieux ! Sans plus tarder, je me dirigeai vers Vanessa. Elle fixait son cadran de téléphone portable. Elle aussi souffrait du manque de clientèle.
- Pas de message ?
- Non, même de ce côté-là c’est vraiment désolant ! soupira-t-elle
- Dis moi, je vais jusqu’à la presse, je reviens dans cinq minutes. Tu veux quelque chose ?
- Comment ?
- Je ne sais pas, un canard, un magazine, des mots croisés, mêlés, des sudoku…
- non, ça va aller, merci quand même ! dit-elle en rigolant.
Sans me presser, je traversai le magasin. La presse se trouvait à l’opposé du stand Trobon. Zigzaguant dans les allées, je croisai un certain nombre d’employés de l’hypermarché. Tous habillés avec le même gilet. On les reconnaissait de loin. Il arrivait toutefois de se méprendre avec un client portant, à peu de chose près, le même modèle. Le travail intérimaire possédait au moins un avantage : celui de l’anonymat. Le travail dans l’ombre, à l’abri des sollicitations lymphatiques d’une clientèle peu encline à chercher de son chef plus de dix secondes. Avec ma polaire je faisais partie du troupeau. Certes, un badge attestait de mon statut de travailleur temporaire dans l’établissement mais les multiples manipulations du chariot doublées d’une mauvaise qualité du collant le rendait à peine visible. Il était même sur le point de se décrocher. Une épingle à nourrice aurait empêché sa chute. Je n’en avais pas sur moi. S’il tombait c’était que telle était sa destinée ! D’accord, jusqu’à ce qu’Antoine me montre l’emplacement du frigo, j’étais bien visiteur. Mais à présent plus rien ne justifiait ce qualificatif. La visite touristique était terminée. On ne parlait plus qu’affaires de glacières.
Excepté les hôtesses qui s’étaient vu attribuer un magnifique t-shirt aux couleurs Trobon, Antoine et moi, nous ressemblions à des clients ordinaires. Ce badge ne faisait qu’expliciter ce qui se voyait dès le départ.
On pouvait tout de même me trouver une différence par rapport à l’ensemble de la clientèle. En cette journée estivale, elle était à l’aise, court vêtue tandis que moi j’avais sensiblement chaud avec mon équipement grand froid.
Cela devait me faire apparaître comme quelqu’un de légèrement givré sans avoir besoin d’aller le vérifier dans un frigo. Dans la surface commerciale je bouillonnais même sans bouger ! D’autres aussi étaient vêtus dans un accoutrement en déphasage total avec la température ambiante. Il n’était pas rare de croiser des gugus en blouson, avec un sweat shirt dessous, des manches longues à tire-larigot. Fallait-il croire qu’on était entouré de frileux ? J’aperçus même deux magnifiques spécimens d’écharpes nouées autour du cou. Superbe ! Bravo ! Magnifique ! Techniquement rien à dire ! La perfection des noeuds rendait l’ensemble d’une étanchéité insolente. Y’avait plus fort que moi. Ouf !
Arrivée à la Presse, j’hésitai entre prendre un seul quotidien, quitte à revenir me fournir ultérieurement, ou bien optimiser mon trajet en repartant avec de quoi constituer une modeste mais honnête revue de presse. Si seulement le stand avait été placé à proximité de ce rayon, il n’y aurait pas eu de problème. La tournure qu’avaient pris les événements avec mon supérieur hiérarchique me murmura de n’en emporter qu’un seul et de retourner sur le stand promptement. Avant de m’endormir dans l’examen des manchettes de chaque quotidien, « La planète » en main, je filai.
A mon retour, Vanessa n’avait pas bougé d’un poil. Les yeux rivés sur la calculatrice Antoine était à nouveau dans ses projections financières. Il pensa certainement que je revenais du frigo. Je m’approchai de lui et non sans une pointe d’ironie je lui dis.
- Alors Antoine, d’après tes estimations c’est à quelle heure que je vais avoir le plus de travail à fournir ?
- Arrête de me parler quand je calcule…ah voilà…faut que je recommence…tu me disais ?
- C’est quand que les gens sont censés arriver ? Ce n’est pas marqué sur l’écran de ta calculatrice ? C’est après la virgule ? Mais la virgule c’est à quelle heure ?
- Ecoute Michel tu n’as pas quelque chose à faire maintenant…Antoine sortait son déguisement de chef.
- …si justement je suis allé me chercher La planète, je peux ?
Il souffla, soupira, se gratta le bouc, me dévisagea comme pour mieux me dire : « jusqu’au bout tu me casseras les pieds » et me donna sa réponse.
- D’accord mais pas au niveau du stand.
- C’est noté. Dis-je, bien content.
A une dizaine de mètres, je m’installai, accoudé contre une tête de gondole formée de cageots d’artichauds, cherchant à recréer une approximative ambiance de bistrot. Il ne manquait qu’un p’tit blanc. Mais du p’tit blanc, y’en avait aussi dans le magasin !
Ého Michel ! Si tu continues, tu vas ramener tout le magasin à côté des glaces ! tu vas finir réveillé par la clientèle qui te piétinera demain matin tandis que tu seras encore blotti dans un duvet trapézoïdal, sur un tapis de sol….Et pourquoi pas une tente, un butagaz et un canapé tant qu’on y est !! Hein ? Qu’est-ce que tu en penses ? Ca pourrait être sympa. Tu invites Vanessa et Sabrina à se joindre à toi. On se fera un p’tit feu. On jouera de la guitare. On rigolera avec des histoires. C’est sûr qu’on ne va pas s’ennuyer ! Tu veux que ce soit moi qui te mette un coup de catapulte ? Dis ! Alors tu vas me mettre toutes tes envies en veilleuse. Tu n’iras pas chercher du p’tit blanc. Et puis quoi encore ! Et je veux pas entendre que le p’tit blanc est plus près des bacs que la Presse…tu m’entends ! Réapprovisionne ! On te paye pour ça. Un point c’est tout. Que je ne le redise pas ! Tu m’entends Michel ?
Brimé, enclavé dans un boulot qui ne me correspondait pas, je devais encore affronter ma conscience, et qui plus est, ma conscience professionnelle.
Elle n’avait pas tort. Le p’tit blanc pendant le travail, c’était pas vraiment sérieux. Et puis, ça impliquait une logistique moins discrète qu’un simple journal. Antoine ne me permettrait sûrement pas d’user un verre et d’un tire-bouchon afin de remplir mon inactivité. Je me concentrai sur la lecture afin de ne plus y penser. Lorsque la glace rhum-raisin arrivera je prendrai le temps d’apprécier toutes ses saveurs.
La planète était une lecture saine pour relativiser sur ma mission de réapprovisionneur. J’avais les glaces à portée de main et je lisais que tous les experts scientifiques s’accordaient à dire que le réchauffement planètaire était enclenché et qu’il fallait réduire notre consommation d’énergie. Les glaces Trobon ne fondaient pas aussi vite que la banquise et fort heureusement d’ailleurs sinon je n’aurais pas autant de temps libre.
Des fois je renseignai les clients sur l’opération, histoire de faire avaler la pilule du « La planète » à Antoine. Visiblement, ça lui convenait. Dès le début, j’avais décidé de ne pas me cacher. Pourquoi le faire d’ailleurs ? Je me disais : « il ne manque pas de glaces dans les bacs. Je suis en “stand-by”, c’est la pause. Ce n’était pas du syndicalisme mais seulement le métier de réapprovisionneur qui voulait ça ! » Un article du journal. Le tour des bacs. Sur mon bloc, je notais les glaces à aller chercher à la prochaine tournée. Lorsque j’estimais qu’il n’y avait pas assez de glaces, j’attendais avec La planète et entamais un autre papier. Vraiment pas sorcier comme boulot. Tout sauf violent. Rien d’exaltant non plus. Avec la lecture je trouvais une certaine vitesse de croisière qui n’était pas faite pour me déplaire. Dommage que le salaire ne fût pas à la hauteur sinon j’aurais pu envisager de continuer à réapprovisionner plus de trois jours ! 60,98 euros forfaitaire pour huit heures de travail incluant les frais de déplacement, les congés payés et les indemnités de fin de contrat. Byzance ! Qu’est-ce que j’allais bien pouvoir faire de tout cet argent ?
Antoine s’approcha.
- Bon Michel, je ne vais pas tarder à partir déjeuner. Je compte sur toi pour continuer sur cette lancée, m’informa Antoine
- Tu vois, finalement, c’est plutôt intéressant d’avoir un réapprovisionneur de mon acabit ! Tu peux partir grignoter sereinement en te disant que le stand sera bien tenu.
- Faut avouer que ça n’a pas que des désavantages en effet !
J’avais ma petite idée sur ce qu’il sous-entendait. Il fermait les yeux sur la lecture. La polémique ne servait donc à rien. Un gars se pointa.
- Ah ! enfin te voilà ! lui lança Antoine !
- J’ai fait aussi vite que j’ai pu pour arriver mais y’a un tel monde sur la route !
- Stéphane, je te présente Michel, le réapprovisionneur local.
- Salut Michel, moi c’est Stéphane. Alors Antoine tu es prêt, on va manger ou quoi !
Il passait chercher Antoine pour casser la croûte. Vanessa les suivit et je me retrouvai seul avec Sabrina qui revenait de sa pause.
Durant l’heure du repas je ne vis pas le temps passer entre les quelques livraisons de bâtonnets miel-nougat, de sorbet mangue, coco…Et la lecture de la planète. J’avais été victime d’aucun attouchement mammaire de la part de Sabrina et Vanessa, Stéphane et Antoine s’en revenaient.
- Ben, vous avez mangé avec un lance pierre ou quoi ? Leur demandai-je, m’inquiétant pour leur santé. Vous ne savez pas qu’il vaut mieux utiliser une catapulte, c’est meilleur pour la digestion…
- Comment ?! Non, me répondit Stéphane. C’est simplement qu’Antoine doit enchaîner le plus vite possible sur Montesson. Je prends la suite de l’opération ici.
Je ne comprenais pas très bien ce mic-mac. Je connaissais à peine Antoine que celui-ci s’éclipsait et me laissait entre les mains de Stéphane. Est-ce que ce dernier ferait preuve d’autant de clémence quant à ma lecture à côté des bacs ? Bref, il était aux alentours de quatorze heures, mon tour de manger, alors sans attendre quoi que ce soit je mis le cap sur la sortie de l’hypermarché après les avoir salués. |
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