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Je bouquinais tranquillement dans mon canapé. Il devait être aux alentours de quinze heures. Cela ne faisait guère plus de trois heures que j’étais debout et déjà, insidieusement, la fatigue me gagnait. Lové sur des coussins, chaudement installé sous un édredon, ma position n’était pas vraiment adéquate pour lutter, alors, abandonnant la lecture sans la marquer, je plongeai dans mes pensées sans mettre de maillot de bain…
…J’ai toujours rêvé d’être archiviste,
Jusqu’au jour où j’ai réalisé que le boulot consistait à archiver,
Archiver, archiver,
Archiver encore,
Archiver toujours,
Tant et si bien qu’un beau jour,
On manquerait de place,
Sur terre,
Pour continuer,
À archiver !
Les chercheurs qui chercheraient,
Trouveraient la méthode pour miniaturiser les archives déjà archivées,
Alors les archivistes se mettraient à miniaturiser,
Miniaturiser, miniaturiser,
Miniaturiser encore,
Miniaturiser toujours,
Tant et si bien qu’un beau jour,
On pourrait trouver,
Sur Terre,
A nouveau de la place,
Pour archiver,
Sans miniaturiser !
Alors les archivistes recommenceraient à archiver,
À archiver,
À archiver,
À archiver,
Puis à miniaturiser,
Pour mieux archiver à nouveau…
À un moment, cette idée d’archivistes qui archivaient me fila le tournis; qu’ils miniaturisent à l’infini, partout dans la galaxie s’ils le veulent, mais qu’ils ne m’empêchent pas de me reposer !
Comment est-ce que j’en étais arrivé à un tel apragmatisme ?
Au lieu de chercher un travail qui me permettrait réellement d’exister au sein de cette société je me complaisais à cultiver un jardin, un potager ou un verger secret d’où ne sortait aucun fruit, aucun légume, pas la moindre fleur à offrir à une femme. Absolument rien qui ne soit consommable ou exploitable dans un monde toujours plus avide de création, de propriété et d’acquisition. Je lisais, voilà tout. Si encore cela avait été pour le compte d’une maison d’édition ou quelque chose de ce goût qui me ramène des sonnantes et trébuchantes, non, c’était simplement pour le plaisir, à l’instar du cinéphile qui pouvait se dévorer deux ou trois films d’affilé dans la même journée si tant est que son budget le lui permettait !
Bien sûr il m’arrivait néanmoins d’envoyer quelques bouteilles à la mer flanquées de mon curriculum vitae sans trop y croire. D’ailleurs, je m’arrangeais la plupart du temps pour choisir des postes sur-dimensionnés afin de ne pas être trop dérangé par des rendez-vous d’embauche intempestifs à Trifouillis Les Oies qui ralentiraient mes lectures. Y’avait tellement de bouquins dans les librairies, je me disais souvent que même sans s’arrêter, il fallait bien plus d’une vie pour en lire le quart de la moitié du cinquième du dixième du huitième. Et cela, en commençant dès le plus jeune âge ! Des bouteilles à la mer sans bouée de sauvetage en somme. Non, j’avais décidément autre chose à faire que de travailler à perdre mon temps pour ne gagner que de l’argent.
A la réception des courriers notifiant ma très prochaine radiation, je passais à l’Agence Nationale Pour l’Emploi afin de matérialiser mon existence. Un peu comme le sauteur en hauteur franchissant la barre en fosbury et qui la ferait trembler plus qu’elle ne devrait mais fort heureusement sans qu’elle tombe.
Les journées, les semaines et les mois se suivaient sans qu’aucune minuscule évolution pointe son nez à l’horizon et la place commençait cruellement à faire défaut sur les étagères de ma bibliothèque. Les brocantes seraient là pour faire le vide le moment venu.
Le Revenu Minimum d’Insertion coulait à flots. Autour de moi les amis, la famille, le monde entier évoluait. Mes centres d’intérêts divergeaient de ceux des autres. M’isolant, je devais réagir. Sortir. M’aérer un peu les neurones. Elargir le champ de ma myopie réduite depuis trop longtemps à la distance nécessaire et suffisante à la bonne lecture des caractères d’imprimerie. Comment faire ?
Il ne s’agissait pas de se dégoter une simple occupation, sortir une fois par semaine pour aller à la piscine ou dans un musée. Non ! Il me fallait tenter de m’insérer dans cette société en brandissant comme les autres une salutaire et sacro-sainte feuille de paie.
Oui ! Tout était là, résumé sur une feuille bourrée de chiffres, de pourcentages et de décomptes. Langage ésotérique, ô combien rébarbatif, dont seule la dernière ligne en gras et net intéressait le quidam ordinaire moyen de base.
Une feuille, comme une bouffée d’oxygène, un passeport pour la liberté de penser, de créer, de réaliser si tant est que la somme restante, toute ponction effectuée, RDS et CSG en priorité, l’autorisait après une entrevue chez le banquier. Une feuille qui permettait, selon l’appellation consacrée, de se faire plaisir en fonction de ses moyens.
Y’avait bien une citation qui disait que le travail c’est la santé. J’étais certainement la personne la moins bien placée pour pouvoir en parler. J’étais plutôt d’accord avec celle qui disait que ne rien faire c’est la conserver. Les presque deux années de pilotage de canapé que je totalisais à présent n’avaient pas éborgnés mes voyants biologiques. Ils étaient tous au vert. Tous, à l’exception peut être de celui du porte-monnaie qui oscillait pas mal entre le orange et le orange bien mûr. Mais il ne s’agissait pas d’un voyant biologique ; il s’agissait de celui qui conditionne tous les autres.
Une relative jeunesse et des entrailles encore suffisamment robustes aux tourments de la vie me faisaient tenir un tel discours. Sous le toit de mes parents, je vivais presque comme un chat.
À demi conscient, étourdi par ces ruminations pestilentielles, comme la journée allait me paraître longue ! Est-ce qu’une écrasante, enivrante et suffocante quantité de vide spirituel indispensable à mon endormissement finirait par gagner la partie sur toutes ces problèmatiques sociétales qui s’emmêlaient et se démêlaient pour donner invariablement un élégant, subtil et distingué sociétal nœud de pendu à queue de pie ? Valait mieux s’endormir que d’y penser, à cette désillusion d’avoir suivi un cursus universitaire cul de sac. Si encore le sac avait été en plastique, il pourrait être recyclable ; mais non, la donne l’avait voulu autrement, je macérais stoïque dans un jus de résignation.
Le jour se rapprochait à vitesse grand V où il allait falloir sans ambages que la raison me revienne au galop et sans subterfuge élaboré pour me délivrer du tourbillon dans lequel je cherchais à godiller dans l’espoir de décrocher un emploi. Ca me donnait des migraines, des toux douloureuses, des poussées de plaques d’eczéma un peu partout, des somatisations plus ou moins psychologiques, et des envies de rester au plumard à faire du gras jusqu’en pleine après-midi.
Je tentais de me rassurer avec des formules mathématiques peter panesque dont j’étais le seul à trouver un sens cohérent et valide. Le temps, c’était de l’argent. Effectivement, le gugus qui faisait sans sourciller ses huit heures quotidiennes de labeur était en droit de réclamer un salaire. Mais quand on n’avait pas d’argent, est-ce que l’on devait forcément en arriver à la conclusion qu’on n’avait pas de temps ?! Personne n’en avait jamais parlé nulle part à ma connaissance. Pas d’argent pas de temps, et pas de temps pas d’argent, la boucle était bouclée, le nœud bien serré. Un raisonnement idiot sorti du ciboulot d’un refractaire du boulot. Chaudement installé sur le canapé, l’isolement, l’enclavement de ma condition oisive et angoissée jouait des tours à la lucidité de mon esprit torturé. Je ne souhaitais pas que l’on me prenne pour ce que je n’étais pas, un autiste, mais plus pour un fainéant souffrant cruellement d’un manque de coups de pied au cul reçus durant son enfance. Une des questions fondamentale qui me vint à l’esprit alors que j’abandonnais un instant Dans la dêche à Paris et à Londres de Georges Orwell était : est-ce que je serai capable de travailler à nouveau, d’être opérationnel dans le jargon des recruteurs, de cravattailler pour paraître brillant et intelligent, de m’encravatter pour flatter et siffloter des sournoiseries auprès des candides.
La sonnerie du téléphone retentit alors que je m’engluais dans des tergiversations vestimentaires sans importance. Quelle que soit la raison de cet appel, il me délivrait un instant de mes paniques relatives quant à mon hypothétique et incertain avenir professionnel.
N’en déplaise à ma perspicacité affutée sur la société, lorsque l’on décidait de s’évader à l’aide d’un bouquin, on pensait rarement qu’à tout moment on pouvait être dérangé par ce morceau de plastique dur trônant sur une tablette. Et même si l’avénement du tout sans fil rendait bons nombres de services, encore fallait-il les anticiper ! Je me levai à la manière d’un centenaire pour aller décrocher le combiné de sa base, me raclant la gorge afin de paraître le plus éveillé possible, c’était peut-être pour du boulot ?!
- Allo ! dis-je d’un ton qui laissait à penser qu’on me sortait d’une occupation de la plus grande importance.
- Monsieur Alfredi ? me demanda une voix féminine on ne peut plus suave.
- Lui-même ! que j’enchainai promptement, impatient de connaître le motif de l’appel.
- Bonjour Monsieur, nous effectuons dans votre région une étude sur la satisfaction sur les charnières des placards de cuisines…
D’autres auraient certainement abrégé ce coup de fil avec une formule passe partout et plus ou moins courtoise du style, désolé mais ça ne nous intéresse pas.
La courtoisie comme alliée, avant qu’elle n’enchaînât sur son discours bien huilé, je préférai la renseigner sur le système avant-gardiste qui équipait tous les placards de la cuisine et même ceux du dressing.
- Et bien en fait, vous savez, je crois que vous n’êtes pas tombé sur le bon client !
- Comment ça, vous n’allez pas me dire que vous n’avez pas de cuisine quand même !
- Si si, bien sûr que si, j’en ai une, ce n’est pas ça, c’est plutôt que mes placards ne fonctionnent pas avec des charnières !
- Et ils font comment pour s’ouvrir s’ils n’ont pas de charnières ?!
- Ils coulissent tout simplement, comme n’importe quelle baie vitrée !
- Attendez - elle rigola - vous êtes en train de me dire que vos placards coulissent comme des baies vitrées ?
- Je crois effectivemement que c’est ce que je viens de vous dire, vous ne connaissez pas ce système ?
Je conservai mon sérieux, non sans effort. Au bout du fil elle était étonnée.
- Non, pas du tout, nous ne l’avons pas dans le catalogue
Apparemment, à l’entendre pouffer de rire à plusieurs reprises elle ne regrettait pas d’avoir composé ce numéro de téléphone même si elle devait se dire qu’on ne ferait pas affaire. Ma stratégie était simple : sur le ton de l’humour et sans me presser, faire suggérer à la téléprospectrice que j’avais ce qu’il me fallait.
Elle embraya sur un autre article issu de sa liste de matériaux.
- Bon, et bien puisque vous m’avez fermé les portes avec vos prétendus placards coulissants, peut-être que vous serez plus réceptif à propos de la nécessité d’avoir des fenêtres bien isolées. Même si elle utilisait une pointe d’humour, la crainte manifeste que je raccroche d’ennui transpira.
Ce qui me préoccupait davantage en ce moment, c’était l’absence d’isolation de l’édredon et du canapé. L’envie d’en finir avec cette discussion me traversa l’esprit ; seul le timbre réconfortant de sa voix m’en dissuada et certainement aussi quelques idioties qui ne demandaient qu’à se manifester et que je désirais tester séance tenante.
- l’isolation de mes fenêtres, c’est à dire que, euh, comment dire, euh, je n’ai pas de fenêtres, voyez-vous !
- comment ça, non, je ne vois pas bien ?
- et bien non, j’en ai pas, je vis dans une grotte !
Elle pouffa.
- dans ce cas effectivement je comprends que cela ne vous intéresse pas non plus. Visiblement nous n’allons pas faire affaire !
- Pourtant j’y mets de la bonne volonté, c’est vous qui n’avez rien de pertinent à me proposer ! Je rigolais.
On n’avait pas souvent dû lui faire un tel coup. Entre téléprospectrices, comme dans beaucoup d’autres professions, elles devaient s’en raconter des vertes et des pas mûres, ce que l’on appellait couramment des perles. Une chose me paraissait évidente : comme je l’entendais glousser dans mon oreille, on parlerait de moi autour de la machine à café très prochainement.
Elle enchaîna en désespoir de cause, une cerise sur un gâteau d’amusement.
- Vous pouvez néanmoins participer au tirage au sort qui vous permettra peut-être de remporter un voyage à la Martinique. Pour cela il vous suffit de parrainer un ami ou même un voisin !
- Parrainer pour des charnières ou des fenêtres ?
- Les charnières, les fenêtres, les deux !
- Ouh la la, ce que vous me demandez là, c’est plus qu’un travail, dites moi ! Même pour un voyage à la Martinique ! Et puis l’inconvénient c’est que mes voisins habitent également dans des grottes alors je me demande si…et puis la Martinique, ça m’obligerait à prendre l’avion…non je ne pense pas que ce soit une bonne idée je ne supporterai pas ça !
- Vous pouvez aussi y aller en bateau je pense ?
- Pour un voyage d’une semaine ? ça me fait rester combien de temps là-bas ? une demi-journée ?
- Vous n’êtes pas obligé d’y aller vous-même, vous pouvez l’offrir à quelqu’un…
- Vu comme ça effectivement, ça vaut peut-être la peine d’y songer un instant, mais plus sérieusement, il me semble que l’on s’est suffisamment amusé, la pause est terminée, essayez de vous reconcentrer !
Au point où on en était rendu, il ne me restait plus qu’à l’inviter à prendre un verre, histoire de lui expliquer, schémas à l’appui, les multiples atouts des portes de placards coulissantes. L’idée me traversa sans s’arrêter ; cela valait peut-être mieux. Vu l’état de mes finances, même une menthe à l’eau au comptoir m’amènerait à la Banque de France.
On se dit donc au revoir comme des vieux copains, je raccrochais le téléphone et regagnais mon canapé refroidi. La chaleur de son rire sans retenu virevoltait encore dans mon esprit. La lecture plutôt que le repos parviendrait à dissiper cet événement. Audacieuse stratégie qui se révéla peu productive. Tout se mélangeait, les charnières, les archives, les éclats de rire, tant et si bien qu’après quelques pages j’avais perdu la trame du récit ; il était question de personnages qui m’étaient inconnus, comme si un coup de baguette magique avait embrouillé les circonstances de leurs apparitions respectives.
Dans l’impossibilité de somnoler correctement, manquant de sérénité pour poursuivre ma lecture, il ne me restait plus qu’à prendre un café avec une cigarette pour tenter d’arriver à faire le vide, et repartir sur des bases saines ! J’avais entendu dire que le dessin et la peinture étaient également de bonnes occupations pour y parvenir…
La tasse en main. La fumée devant les yeux. Même s’il ne faisait pas partie de mes fréquentations habituelles, je voyais déjà la tête de mon banquier s’il avait eu ma visite un samedi. Alors vous allez refaire à neuf tous les placards de votre cuisine, et seulement sur un coup de fil et ça, uniquement parce que la voix et le rire de la téléopératrice vous a hypnotisé l’oreille interne, mais Monsieur Alfredi, vous êtes tombé sur la tête ce matin ou quoi, vous n’avez aucune solvabilité…Ma réponse aurait certainement été du genre, ouais je sais bien, mais comme on a bien rigolé et que le rire c’est la santé…plutôt que de travailler j’ai choisi !…Après ça il avait droit de me traiter de dégénéré, mais pas avant…
Le poste de la cuisine diffusait un vieux tube lancinant des années soixante-dix, Fela Ransome Kuti ou du même acabit, je ne sais plus trop, lorsque la sonnerie retentit à nouveau.
Quelle surprise allait me réserver cet appel. Du boulot ? Un diagnostic de l’état des conduites de gaz ? Cette fois, le téléphone en poche, je finis mon café et répondis d’une voix vive et éveillée.
- Alloooo, bonjour !…
- Salut Michel, c’est Catherine !
- Tiens, salut Catherine, alors, comment vas-tu ? Qu’est-ce que tu racontes ?
- Le boulot, toujours le boulot…
- Tu travailles toujours dans une agence immobilière à vendre des appartements dont la valeur dépasse largement la somme cumulée de tous les salaires que tu toucheras durant ta vie ?
- Non, j’en ai eu ras le bol, ils sont jamais contents les acheteurs : « ouais mais vous comprenez on voit pas la Tour Eiffel comme on aurait voulu, c’est vraiment dommage parce que la surface était idéale » entendre ça à longueur de journée quand tu vis dans ton 40 m², y’a un moment où tu dis stop. Maintenant je travaille dans une agence d’intérim, un CDD de trois mois, après on verra, et toi, toujours pas de sortie de route sur ton canapé ?
- Non ! Tu sais j’y fais super gaffe. La prudence et en permanence l’œil sur le compteur. Je viens de changer récemment les deux coussins de gauche qui perdaient un peu trop de duvet à mon goût ! ce n’est pas avec mon RMI que je pourrai investir dans un nouveau…
- T’as raison, faut pas attendre que la structure soit touchée pour bricoler un peu…
- …entretenir quoi, c’est comme tout, les vélos, les voitures, les tondeuses…
- Et ouais…c’est l’usure naturelle des choses, ce que les assureurs appellent la vétusté
- Comme tu dis…si y’avait un argus du canapé, le mien serait bon à mettre aux encombrants tellement j’y ai dévoré de bouquins !
- Tu veux dire les monstres
- Ouais, c’est la même chose…
- Dis-moi Michel, je t’appelle parce que j’ai une petite mission pour toi, pas trop longue, qui te permettrait de mettre des étagères supplémentaires dans ta bibliothèque.
- Non, vraiment, c’est vrai ? Pas trop long comme truc, t’es sûre ? Que je ne perde pas le RMI !
- Non, y’a pas de risque, c’est une mission sur trois jours
- Ah ouais effectivement, y’a pas de quoi retourner un terrain vague pour mettre la main sur une pièce de dix centimes ! Mais c’est un truc à ma portée au moins, ni trop physique, ni trop intellectuel, avec un maximum d’indépendance ?
- Je ne sais pas trop si c’est la définition exacte du poste mais ce que je peux te dire c’est que c’est juste à côté de chez toi…et que je pense que tu es capable d’assumer le rôle…
- Bon, ben, vas-y, arrête le suspense, tu vois pas que je souffre déjà suffisamment parce que tu m’appelles pour me proposer du travail alors embraye et crache le morceau…
- C’est un poste dans un hypermarché
- Ouais et après…
- Euh, du réapprovisionnement de glaces…
- Quoi ? vendeur de glaces ?? Pendant trois jours !! Oh, Et puis pourquoi pas !
- Euh, ce n’est pas vraiment de la vente que je te propose, c’est du réapprovisionnement de glaces.
- Ouais, Catherine, tu joues sur les mots, la vente, le réapprovisionnement, dans un hypermarché, c’est kif kif bourricot !
- Disons qu’il y a déjà une équipe prévue. Deux hôtesses qui se chargeront de la vente, ton rôle consistera donc seulement à leur apporter les glaces.
- Hum, ça demande réflexion !
Réapprovisionneur au soleil, les orteils enfoncés dans le sable fin, zigzaguant entre les palmiers, avec une roulotte réfrigérée, la décision aurait certainement été plus facile à prendre. Dans un hypermarché, en région parisienne, fallait vraiment n’avoir rien d’autre à faire, et ne pas vouloir attraper de coups de soleil ! C’était à peu de chose près mon cas ! On ne pouvait pas considérer ça comme un travail et encore moins comme du cravattail. Dans trois jours ça ferait partie du passé. Je reprendrais le chemin de mon canapé comme si de rien n’était !
- Ecoute Michel, c’est sûr je ne peux pas te forcer , mais je dois t’avouer simplement que ça m’arrangerait bien parce que l’opération débute demain et qu’à part toi je ne vois pas très bien à qui je pourrais demander !
- Allez c’est d’accord. Ce changement brutal d’environnement ne pourra être que bénéfique.
- Tu m’enlèves une sacrée épine du pied. Même si mon contrat dans cette boîte s’arrête dans une semaine, ça m’aurait ennuyé de ne trouver personne pour ce poste. Je t’envoie le contrat et les informations sur la gamme Trobon aujourd’hui. Je vais donner ton nom au responsable. Tu as juste à te présenter demain à onze heures sur le stand de l’opération.
- C’est tout ce que tu as à me dire ?
- Ah non, pense à prendre des gants, une polaire ou quelque chose de chaud !
- Pourquoi ? y’a des problèmes de climatisation dans l’hypermarché en ce moment ?
- Je te rappelle que tu vas t’occuper du réapprovisionnement. Les glaces sont stockées dans un frigo !
- Ouh la la, mais attends voir cinq minutes, y’a une prime de risque pour s’y rendre ou un truc comme ça ? Des indemnités de grands froids ? Quelque chose, je ne sais pas ?
- Comment ça ?
- Au cas où j’attraperais un rhume carabiné pardi !
- Non, sur ce point y’a rien de stipulé sur le contrat !
- Ça m’aurait étonné aussi que l’on s’inquiète plus que ça de la santé d’un simple et remplaçable réapprovisionneur. Bon ce n’est pas grave, ne t’en fais pas, j’ai l’habitude avec ma condition de chômeur RMiste. Allez, Catherine, je te dis à bientôt et encore merci pour la mission !
- On verra quand tu auras terminé si tu me remercieras de la même façon ! Bon courage Michel !
Ouais, c’est sûr que l’on était bien loin des plages à perte de vue de Copacabana avec un soleil de plomb. Ça ressemblait plus à une punition pour fainéantise prolongée et intempestive. Sans exagérer, j’avais presque l’impression d’avoir dit oui pour un départ en Sibérie, dans un obscur et banni goulag.
Mon genou droit et mon coude gauche réclamaient que le travail ne soit pas trop physique. Jusqu’à preuve du contraire les glaces dans un hypermarché ne se vendaient pas à la tonne mais plutôt par barquettes de un litre ou en bâtonnets de 250 ml. Je survivrais. Je n’avais plus le choix, j’avais donné ma parole. Je n’en ai qu’une. Catherine pouvait compter sur moi, même si on n’était pas à l’abri d’un fâcheux et inopiné accident de travail comme il en arrive parfois. Les assurances seraient là, comme elles se devaient, pour remédier aux risques du métier. Chacun son domaine !
L’affaire était entendue et demain comme convenu, lavé, rasé, presque coiffé, je me présenterais vers onze heures, paré, motivé et équipé pour accomplir avec brio le rôle de réapprovisionneur.
Ça méritait bien une clope et un café. Le travail ne commençait pourtant que le lendemain, mais je me faisais mes premiers films en Imaginascope. Des aller-retours incessants entre un frigo et une surface commerciale, une cadence soutenue qui s’accélèrerait inexorablement, avec toujours plus de glaces, toujours plus de glaces, toujours sous surveillance, pas une minute possible de relâchement, pas de pause possible sans engueulade à la clé…Ce boulot, c’était de la manutention. J’avais déjà eu l’occasion de me frotter à ce genre de profession plus enrichissante musculairement qu’intellectuellement. Quoique, pour faire un bon manutentionnaire, il faille un peu des deux ! Enfin, le chef est toujours là, en théorie du moins, pour remédier aux lacunes cérébrales de l’exécutant.
J’étais de retour sur mon fidèle canapé et plusieurs questions frappèrent à la porte de mon esprit afin d’y entrer.
Tout d’abord, celle concernant le matériel que l’on me fournirait. Est-ce que cela allait être un chariot basique obsolète ou quelque chose de plus élaboré, de plus en harmonie avec le vingt et unième siècle ?
Ensuite, est-ce que je bénéficierai de la pause syndicale de quinze minutes pour chaque tranche de quatre heures travaillées ?
Enfin est-ce que j’allais trouver les ressources suffisantes pour tenir le rôle de réapprovisionneur durant trois jours ?
Ca se bousculait dans mon cerveau, l’après-midi avait encore de belles heures devant elle, mais je sentais que la sieste ne serait plus de la partie. Je regardai le bout de papier sur lequel j’avais griffonné quelques mots pendant notre conversation Catherine et moi : “demain boulot pour Trobon”. Ils résonnèrent presque instantanément avec après-demain et après-après-demain. La perspective de ne pas pouvoir profiter de cette messe indispensable pour une bonne digestion pendant trois jours m’agaçait.
Au-dessus de ces quelques mots se trouvait le numéro de téléphone du bureau de Catherine. Elle me laissait une heure au cas où je changerais d’avis. Et si je la rappelais pour lui dire que finalement ça n’allait pas être possible ? Après tout, pour l’instant, aucune espèce d’obligation ne me liait à cette mission, si ce n’était mon accord de principe déclaré par téléphone ; aucun engagement n’était signé pour le moment, le volte-face était donc encore envisageable.
Trois jours de boulot apportés sur un plateau, ce n’était pas la mer à boire ! J’avais bien senti que Catherine avait été embarrassée en me proposant cette mission. Elle savait que la manutention n’était pas vraiment ma tasse de thé.
Onze heures du matin était un horaire décent, du sur mesure, idéal lorsque l’on affectionne peu de se lever en même temps que les poules. Un horaire qui m’éviterait sans aucun doute d’arriver en retard. Je ne préferais pas y penser tellement je le redoutais ! Le problème était qu’il allait me falloir négocier avec mon habitude, bien ancrée à présent, de bouquiner un brin au pieu avant de prendre mon premier café. Elle était tenace au point d’en devenir souvent une véritable contrainte.
J’avais programmé le réveil pour sonner à dix heures du matin. Cela me laissait largement le temps nécessaire pour me doucher et petit-déjeuner sans me précipiter. Quelques séjours dans les services orthopédiques des hôpitaux m’avaient fait prendre conscience que les accidents provoqués par des glissades dans une douche ou une baignoire n’étaient pas aussi rares qu’on pouvait le penser.
L’obligation de décaniller artificiellement à une heure précise ne m’empêcha pas pour autant de déroger à l’habitude de veiller tard, très tard, très très tard dans la nuit. D’autant plus tard que j’avais passé la majeure partie de la journée à somnoler, comme une préparation zen aux efforts physiques qui m’étaient destinés.
N’arrivant pas à trouver la concentration suffisante pour m’endormir paisiblement à l’aide d’un bouquin - sûrement le stress de l’activité du lendemain - j’avais commencé un petit wargame sur l’ordinateur. D’une bonne jouabilité et d’un intérêt plus que limité, il consistait à écrabouiller, comme de vulgaires, cloportes les légions chinoises, russes, babyloniennes, germaines...pour conquérir avec son armée la planète entière.
La durée d’une partie variait du simple au double. Elle dépendait, entre autre, de la rapidité à trouver les civilisations qui peuplaient la carte du jeu ; mais aussi, de la résistance que ces dernières manifesteraient face aux attaques. Résistance qui était en relation étroite avec le niveau technologique atteint et qui permettait de construire des armes toujours plus sophistiquées. À deux heures du mat, je les avais toutes situées, et, en dépit de ma suprématie aussi bien militaire que technologique, je me rendis compte que la partie était loin d’être gagnée. Les usines de fabrication de catapultes avaient encore de beaux jours devant elles.
A quatre heures, m’emmerdaient ces russes, ces chinois…Et les catapultes qui ne fonctionnaient pas comme elles devaient, s’écroulant face à des chariots armés de lances qui, normalement, étaient censés être moins puissants. La malchance du hasard, l’heure qui tournait et mon hégémonie sur la planète imaginaire conçue par l’ordinateur qui piétinait me firent réaliser que tout cela n’était vraiment pas très sérieux. Seules les découvertes de la métallurgie et de la poudre à canon me permettraient de venir à bout des fortifications de mes ennemis.
M’est avis que pour réduire en bouillie tout ce petit monde, il me faudrait encore pas mal de temps; plus que ce qu’il m’en restait avant d’aller faire le zozo pour Trobon. Quatre heures du mat et ma suprématie au ralenti. Mais à quoi je jouais ? Mon appétit de conquête bégayait et pourrait bien attendre des lendemains plus joyeux alors que la couette m’appelait insidieusement de l’autre bout de la chambre. Tout à l’heure, au boulot, j’avancerais au sonar si je n’y prêtais pas attention. Je sauvegardais la partie et filais au dodo.
Mon sommeil fut agité. Chaque mouton qui sautait la barrière recevait inéluctablement un coup de catapulte et allait s’entasser avec les autres dans un coin du champ. |
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